Séance 29

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Un très beau film. Parmi mes préférés de Rohmer. J'ai vraiment apprécié cette deuxième vision, trente ans plus tard, avec mes yeux d'adulte. J'avais le souvenir d'un film beaucoup plus verbeux et intellectuel, autour de Pascal, mais je pense que j'avais un peu mélangé avec « Conte d'hiver », qui est un peu construit sur le même modèle, et me semble très proche, sur fond de discussions métaphysico-philosophico-sentimentales.

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Nous avons donc une première demi-heure axée sur une réflexion sur le pari de Pascal, sur un questionnement spirituel et religieux, qui associe les mathématiques, les probabilités, et la métaphysique pascalienne, qui était mathématicien et philosophe. On suit le personnage de Jean-Louis Trintignant dans son quotidien de catholique pratiquant, à la messe où il aperçoit une jeune femme qui lui plaît (ils se regardent au moment du « ne nous soumet pas à la tentation », mais il est subitement très tenté, au point de la suivre), dans la librairie où il compulse les « Pensées » de l'auteur préféré de Steevy Boulay « naturellement même cela vous fera croire et vous abêtira », duquel il ne peux se sentir proche, « si le christianisme c'est cela, alors je suis athée », totalement engoncé dans sa foi « la religion ajoute à l'amour, mais l'amour ajoute aussi à la religion » dit-il lors du repas chez Maud. Oui, bah tu ne seras jamais athée, ne cherche pas plus loin. Car le personnage se cherche autant spirituellement qu'il cherche l'amour. Et je pense qu'il se trompe sur les deux aspects. C'est ma vision du film.

 

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Puis on en vient à une partie plus légère, plus sensuelle, lorsque Trintignant se retrouve tout seul avec Maud lors de cette nuit, et qu'elle veut le séduire. Nous avons là le meilleur de Rohmer, le marivaudage courtois, même si depuis le début de cette soirée nous avons eu constamment des sous-entendus plus ou moins explicites sur les relations sexuelles, par l'intermédiaire de l'ami amoureux transi et répudié gentiment et négligemment par la dame à chaque infime reprise.

J'aime bien la notion de hasard qui plane sur les rencontres de Trintignant, cette femme qui lui plaît et dont il ne sait rien, pas même s'il la reverra, et cette autre, rencontrée par l'intermédiaire d'un ami revu par hasard « nos trajectoires ordinaires ne se rencontrant pas, c'est dans l'extraordinaire que se croisent nos points d'intersection ». Les probabilités mathématiques appliquées aux rencontres sentimentales, celle qu'il souhaite concrétiser, et celle qui justement est encore plus hasardeuse, mais qui perturbe son choix et sa morale. Mais sur ce point le film est une assez bonne démonstration de ma théorie sur l'amour : on aime par hasard, et par défaut. Une rencontre en remplace une autre. Rien n'est plus indéterminé et aléatoire que le sentiment amoureux. L'amour même est un jeu de dés. 

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J'ai du mal avec le personnage joué par Trintignant, mais j'essaie depuis quelques temps de combattre mon besoin d'identification (aux personnages ou aux sujets) pour me fondre dans l'oeuvre uniquement, en simple spectateur observateur. J'ai donc paisiblement vécu cette chronique de quelques jours dans la vie de cet homme, mais je ne peux y voir d'autres choses que des mauvais choix, de mauvaises décisions, pour utiliser la terminologie du film.

Parce que bien sûr jamais je ne choisis la jeune catholique prude et transparente au détriment de la belle femme affirmée et sensuelle. Françoise Fabian est vraiment sublime dans ce film. Peut-être la plus belle comédienne de tous les films de Rohmer. Son jeu est d'une justesse et d'un naturel incroyables. Je vais tâcher de voir ses autres films de cette époque, je suis sous le charme. Oui bon, j'essaie de ne pas m'identifier, mais je ne peux m'empêcher de succomber aux attraits féminins, faut pas exagérer. 

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Pour moi Rohmer n'est pas un vrai cinéaste, un vrai réalisateur de cinéma. C'est selon moi bien plus un écrivain qui écrit et sort des films – et certains comme celui-ci sont d'ailleurs très beaux – mais qui n'a aucun goût pour la réalisation. C'est pour cela que j'aime beaucoup ses scènes de dialogues, quasiment sans ellipses, on a l'impression de vivre un vrai moment avec les êtres filmés, et l'émotion en est plus forte (en tout cas ça fonctionne ici lors de la nuit chez Maud). Bien souvent, ses acteurs, qui récitent et sonnent faux renforcent cet aspect littéraire et non cinématographique. Mais il n'a aucun sens de l'image, aucun intérêt pour le cadre, pour la beauté cinématographique de son objet filmé. Ce qui lui importe, c'est le fond, non la forme. Ce qui nous donnera aussi beaucoup de films réalisés à la va-vite, comme à l'improviste, mal filmés, mal montés, proches de l'amateurisme – mais qui n'empêche pas la qualité intrinsèque. En fait, son style a toujours été vieux, paresseux, sans invention, dépouillé, le plus neutre possible.

Heureusement sur ce film il bénéficie du beau travail de Nestor Almendros, qui fait tout le boulot - et du joli cadre de Clermont et ses alentours enneigés, et du N&B. Nous avons même droit aux plans les plus audacieux de la carrière de Rohmer lors de la poursuite en voiture dans les rue de Clermont (avec une belle mise en scène avec la voiture qui se gare, c'est du jamais vu chez cet adepte du réel), ou lorsqu'il la retrouve le soir sous la neige, filmés depuis la voiture. Mais il subsiste encore quelques tares du bonhomme, comme le format en 1.33 (format carré hérité du muet, et de la télévision), ou la scène au-dessus de la ville, avec ses zooms approximatifs et son étrange fondu au noir final.

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Bref, je crois qu'on pourrait discuter très longtemps du contenu de ce film, sans doute celui qui dit le plus de choses depuis le début de ce ciné-club il y a un an. 

14/20

(Ma Palme d'Or du festival 1969)