"Lorsque vous éprouvez de la joie, sondez votre cœur et vous trouverez
que seul ce qui dans le passé vous a causé de la peine fait à présent votre bonheur.
Et dès lors que la tristesse vous envahit, sondez de nouveau votre cœur
et vous verrez qu’en vérité vous pleurez sur ce qui autrefois vous a rendu heureux. »

Khalil GIBRAN « Le Prophète »

1.

Camille…

Comme tu me l’as suggéré hier en partant, je t’écris. Tout ce que tu as dit est vrai : tu me manques, j’ai envie de te voir, de te toucher. Mais je ne peux pas te revoir, il me faut attendre. Je vais donc t’écrire, en t’attendant. Ecrire ce que je ressens pour toi, ce qui est en train de changer en moi, ce que tu transformes en moi, ce que devient mon existence grâce à toi. Ecrire tous mes rêves et mes espoirs avec toi, tous mes désirs, tous nos désirs, toute notre histoire. Ecrire aussi cette absence qui me ronge, ce silence qui résonne dans ma tête, qui n’en finit pas.. Ecrire pour être avec toi, écrire ce que tu ne sauras probablement jamais de moi – car je vais t’écrire pour ne jamais te le dire, sauf si un jour il n’y avait que moi dans ta vie…

Il y a cinq minutes, je me suis surpris à penser que nous pourrions vivre ensemble, qu’un jour nous ne serions plus que tous les deux. Ca m’a fait plaisir sur l’instant, mais maintenant que je l’écris, ça me semble plus tragique qu’autre chose : c’est impossible, et pour plusieurs raisons. Tout est chamboulé dans ma vie, grâce à toi. Je me sens minuscule. J’écoute la Sonate de Liszt, qui me rappelle ta présence, et je n’ai personne à serrer contre moi. Cette nuit, en m’endormant, je n’arrivais pas à voir autre chose que toi, ton regard bleu ancré dans le mien, comme hier après midi, ton visage couché sur l'oreiller où j’enfouis mon visage. Je ne pouvais me détacher de cette vision qui semble gravée dans mes yeux pour toujours. Des phrases me revenaient, des bribes de notre conversation, des expressions de ton visage, des éclats de ta voix, des poussières encore virevoltantes de ces moments merveilleux flottant dans l’atmosphère de ma chambre. C’était agréable de repenser à toi, à cet amour à côté de moi, pour la première fois de ma vie. Un rêve qui prend vie, qui dépasse tout ce que je pouvais en attendre. Je goûtais encore le bonheur que tu m’offrais. C’était un peu toi, même loin de moi.

Je pense à toi, à ton absence, et je me rends compte que même le malheur peut être illusoire, puisque tu m’aimes et que tu voudrais être avec moi à cet instant précis. Hier, tu avais cours au Conservatoire, mais tu n’y es pas allée pour rester avec moi. J’aimerais écrire un « Petit inventaire des milliards de choses qui me rattachent à toi ». Si je suis triste, c’est parce que je repense à tout ce que tu me donnes et que je ne peux pas recevoir. Un sentiment nouveau commence à prendre forme, à se modeler en moi, avec force.

Je me souviens des premiers jours de notre rencontre, de tes premiers pas dans ma vie. C’était il y a trois mois. Il n’y a pas si longtemps.  Mais tout a changé depuis. Pour toujours et à jamais.