Ma vie avec moi...

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01 juillet 2009

Pourquoi 31 jours en Juillet-Août et 28 en Février ?

Notre calendrier actuel est grégorien. Il apparut en réforme du calendrier julien, qui lui-même est une réforme du calendrier romain. Le calendrier romain, en vigueur jusqu'à 45 av. JC, était composé comme suit :

  • Martius, (mars) :  31 jours, nommé ainsi en l'honneur du dieu romain Mars
  • Aprilis (avril) :  30 jours, dédié à la déesse grecque Aphrodite, désignant l'ouverture de l'année
  • Maius (mai) :  31 jours, en l'honneur de Maia, une très ancienne déesse romaine, compagne de Vulcain
  • Iunius (juin) :  30 jours, en l'honneur de la déesse romaine Junon
  • Quintilis (juillet) :  31 jours, de « quintus » comme le cinquième mois
  • Sextilis (août) :  30 jours, de « sextus » car il s'agit du sixième mois
  • September (septembre, le septième) :  30 jours
  • October (octobre, le huitième) :  31 jours
  • November (novembre, le neuvième) :  30 jours
  • December (décembre, le dixième) :  30 jours

Or, il manquait deux mois, soit environ 61 jours. Sans rentrer dans les détails, ces jours « de marges » permettaient de réajuster le calendrier selon les lunaisons (car ce calendrier était basé sur la lune). Et en Hiver, on arrêtait de compter les jours. Puis arriva Jules César. Afin d'éviter un décalage des saisons, il indexa le calendrier sur le soleil, sur le conseil d'un astronome grec, Sosigène d'Alexandrie. Ils décidèrent que l'année civile comporterait 365 jours. Or, l'année solaire dure 365,25 jours (pensaient-ils à l'époque - en réalité, il s'agit de 365,2422 jours). Il fallait donc palier ce retard sur ce calendrier solaire (365 contre 365,25).  Ainsi, il fut décidé que les années dont le millésime serait divisible par quatre compteraient 366 jours au lieu de 365. Dès lors, tous les quatre ans, on répéterait le sixième jour avant les calendes de mars, appelé “ Sextus ante Kalendas Martias ”. Le jour ajouté fut alors baptisé “ bis sextus ante Kalendas ”. C'est de là que provient le terme “bissextile”.

Concrètement, pour Jules César, une année comporterait 12 mois alternant successivement 31 et 30 jours. On retire un jour à Février pour obtenir un compte de 365 jours (sauf année bissextile). On avait ainsi le mois Quintilis qui comportait 31 jours, et le mois Sextilis 30 jours. Or, tout le monde connait l'égo démesuré de Jules César. Ainsi, en son honneur, on décida de donner le nom de Jules César à un mois de l'année. Mais il était totalement impossible de toucher à Januarius, Februarius, Martius, Aprilis, Mayus et Iunuis qui portaient déjà le nom de divinités. Ainsi, ce fut le mois juste après ceux des dieux, Quintilis, que l'on baptisa Julius, qui deviendra plus tard le Juillet que l'on connait.

Jusque là, nous avons toujours des mois qui alternent régulièrement 31 et 30 jours (Julius en comportant 31 et, celui d'après, Sextilis 30). Cependant, la réforme des années bissextiles imposée par César fut mal appliquée, car mal-comprise. En effet, on rajoutait un 366e jour tout les 3 ans, au lieu de 4. Il fallu donc une nouvelle réforme pour rectifier ce calendrier décalé. Ce fut l'un des successeurs de Jules César à la tête de l'Empire Romain qui fut à l'origine d'une réforme du calendrier Julien : Auguste. En son honneur, le Sénat décida de donner le nom d'Auguste à l'un des mois de l'année, comme ce fut le cas pour Jules.Ces sénateurs décidèrent de renommer le mois juste après Julius. Ainsi, Sextilis devint Augustus (aujourd'hui Août). Mais cela posa un gros problème d'égo à Auguste ! En effet, Augustus ne comportait que 30 jours ! Rendez-vous compte, un jour de moins que le mois de Jules César ! ! Sans attendre, les sénateurs rajoutèrent un jour à Augustus et en retirèrent un au dernier mois d'hiver.

Voila pourquoi Juillet et Août ont tous deux 31 jours alors qu'ils se suivent dans le calendrier. Et également pourquoi il n'y a que 28 jours en Février.

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13 mars 2009

Les vrais journalistes de la vérité contre les amalgames

Le vendredi 30 janvier 2009, l’émission « Les Matins » sur France Culture avait pour invité Laurent Joffrin, dont le livre est un chef d’œuvre culturel tellement « incontournable » que nous en reparlerons … et que France Culture se devait de dérouler un tapis rouge tourné vers l’Académie de sciences morales et politiques. Car Laurent Joffrin y siègera sans doute bientôt. Pendant plus d’une heure, le néant critique put s’exhiber tout à loisir, grâce aux contributions d’Ali Baddou, d’Alain-Gérard Slama, de Marc Kravetz et… de Caroline Fourest. Pour célébrer un genre à la mode : la critique-pas-haineuse de la critique des médias et la dénonciation par amalgame. Temps d’arrêt sur la chronique de Caroline Fourest. Avant même que le héros du jour ne fasse son entrée en scène sur le plateau de l’émission, Caroline Fourest [1], l’honore : « "Médias paranoïa", le livre de Laurent Joffrin met le doigt sur un phénomène que connaissent tous les journalistes. » L’honore et surenchérit. La rhétorique est toujours la même : décréter que la critique des médias - quand elle n’émane pas de leurs tenanciers ou de leurs hôtes attitrés, quand elle descend dans l’arène au lieu de se réfugier dans les médias dominants ou les colloques académiques - relève de la haine. La suite coule de cette source : tous poujadistes et complotistes, à la façon des racistes et des antisémites. Il est toujours plaisant d’écouter les défenseurs de la nuance et de la complexité se livrer avec délice aux amalgames qui les répugnent, du moins quand ils croient en être les victimes.

Sus aux poujadistes
« Dans la famille des derniers poujadismes en vogue, la haine des médias et le système médiatique semble devoir jouer le même rôle que la haine du lobby judéo-maçonnique, la focalisation sur l’immigration… ». La haine, donc. Et rien d’autre. Une haine qui équivaut à l’antisémitisme et au racisme. Rien que ça. Puisqu’elle joue le même rôle. Quel rôle ? « celui du bouc émissaire » [2].  De quoi les médias sont-ils le bouc émissaire ? Ce n’est pas ici que nous l’apprendrons. Ainsi, les médias et les journalistes, selon Caroline Fourest, seraient l’objet d’une haine qui les englobe tous et qui est semblable à toutes les haines antisémites, xénophobes ou racistes : « De même que les juifs seraient obsédés par l’argent, les musulmans terroristes, les arabes voleurs, les noirs fainéants, les médias seraient tous un peu sionistes, un peu manipulateurs et vendus au pouvoir. » La comparaison est d’autant plus suggestive qu’elle est insistante. Et elle laisse de plus en plus clairement entendre, mais sans le dire, que ceux qui critiquent les médias sont tous « un peu » antisémites. Une calomnie par sous-entendu qui n’est pas moins « en vogue » que sa version explicite… « Qu’importe, poursuit Caroline Fourest, qu’il existe plusieurs façons d’exercer le journalisme que de journalistes, qu’ils aient des opinions très différentes sur le conflit israélo-palestinien, qu’ils soient parfois proches du pouvoir et parfois franchement anti-sarkozystes, qu’importe. » Qu’importe particulièrement qu’il existe plusieurs façons de pratiquer la critique des médias… Dans la série des dernières imbécilités en vogue, il convient d’ajouter, sans transition,  que ces poujadistes haineux sont complotistes. En quoi, pourquoi, comment ? Qu’importe : « Le propre d’une pensée complotiste est l’absence délibérée de discernement et de raisonnement, le réflexe, l’amalgame, le préjugé remplacent l’analyse. » Et l’analyse dénuée de tout préjugé et exempte de tout amalgame, c’est évidemment celle que l’on peut découvrir en écoutant et en lisant la critique de la critique des médias en version Fourest ! Comme le montre sa chronique. « Cette caricature, insiste Caroline Fourest qui vient de la dessiner à gros traits, est par essence l’ennemi de tout travail journalistique ; elle fait logiquement bondir tout journaliste un tant soit peu amoureux de son métier et donc attaché à la précision. » A preuve, ce que dit Caroline Fourest qui permet elle-même d’admirer à quel point elle est « attachée à la précision » [3] .

Sus aux internautes
Peu à peu se découvre cet ennemi invisible et omniprésent traquant les journalistes comme les racistes et les antisémites haïssent les noirs, les arabes et les juifs : c’est l’internaute. Une seule personne aux mille visages : « Quoi qu’on fasse, quoiqu’on dise, il y aura toujours quelqu’un sur Internet pour vous aligner. […] » Jusqu’alors, il est vrai, la presse imprimée et les chroniqueurs tous médias détenaient une sorte de monopole… Qu’importe s’il y a aussi sur Internet d’autres intervenants que des « snippers » et d’autres interventions que de simples « coups de fusil » : Caroline Fourest a retenu la leçon de Philippe Val, pour qui Internet est le territoire exclusif des « paranoïaques » et des « délateurs » [4] Et qu’importe si les journalistes ne sont pas – et de loin – les seules et les principales cibles des criailleries anonymes qui parsèment les forums sur Internet. Car c’est bien de ces forums qu’il s’agit finalement, sans que rien dans le début de la philippique généreuse en amalgames ne nous ait prévenus. Le cauchemar de Caroline Fourest ? Les multiples visages de « on » : « Si vous parlez sans détour, on vous accuse d’être prétentieux. Si vous prenez des précautions, vous êtes une chiffe-molle. Si vous traitez uniquement du sujet qui est votre spécialité, on vous accuse d’être obsédé. Si vous équilibrez, on vous soupçonne de ruse. Bref, rien n’est simple. » Ces internautes, haineux poujadistes et semblables aux antisémites et aux racistes, sont évidemment tous des imbéciles qui menacent d’anéantir la culture et les libres méditations des chroniqueurs en charge de sa protection. Caroline Fourest : « Il y a des moments où on se prend à regretter le temps où il fallait au moins prendre sa plume, rédiger une lettre, payer un timbre et aller à la poste pour vous donner des leçons, ne serait-ce que pour avoir le plaisir de lire des choses plus argumentées. » Ah, heureux temps du « courrier des lecteurs » que l’on pouvait tranquillement laisser sans réponse et jeter à la poubelle ! Désormais, le temps est compté : c’est à peine si Caroline Fourest peut s’accorder « le plaisir de lire des choses plus argumentées »… comme les publications de notre association. Et Caroline Fourest de défendre « le journaliste » contre « l’internaute », confondu avec l’auteur anonyme qui n’interviendrait dans les forums que pour dire n’importe quoi n’importe comment, sans laisser la possibilité au premier de lui répondre. Toujours le même « souci de la précision » [5].

Vive nous !
Une fois prononcé l’essentiel du réquisitoire, il faut bien introduire une nuance et ménager une concession. Voici la nuance : « La propension peut être de finir par haïr l’interactivité et l’outil web lui-même : ce serait pourtant commettre la même erreur que ceux qui croient vraiment pouvoir enfermer tous les journalistes dans le mot "média". Alors qu’il existe parfois des miracles, des commentaires constructifs qui vous signalent une erreur ou qui vous mettent sur une piste et contribuent à ouvrir votre horizon de journaliste. Le propre du journaliste c’est d’avoir le cuir assez épais pour discerner le commentaire imbécile de l’alerte utile. » Le cercle de la critique légitime à peine entrouvert se referme aussitôt : puisque la seule critique admissible doit être « constructive » et que seuls les journalistes peuvent lui accorder les brevets d’intelligence et d’utilité. Et voici la concession : « Par exemple, à propos du débat sur le traité constitutionnel. Il faut bien l’admettre que beaucoup de journalistes effarés par les arguments populistes et démagogiques de certains partisans du "non" ont eu tendance à minimiser les arguments plus rationnels ou justifiés. Dans ces cas-là, le Net peut servir d’alerte ou de grand défouloir. » Dans l’énoncé de cette très timide autocritique, est comprise sa limite. Une double limite, en vérité. D’abord parce que l’emportement de « beaucoup de journalistes » est justifié dans sa présentation même : ils étaient « effarés par les arguments populistes et démagogiques ». Ensuite et surtout parce que les arguments rationnels, quand ils s’exposent sur le Net, n’ont qu’une fonction d’ « alerte » et de « défouloir » : il revient encore et toujours aux journalistes et à eux seuls de distinguer ce qui est rationnel et ce qui ne l’est pas…Sur France Culture par exemple, où il est rationnel de présenter ceux qui critiquent les médias et les journalistes sans avoir reçu l’autorisation préalable des professionnels de la profession comme un ramassis de poujadistes haineux et complotistes, à la façon des antisémites et des racistes. Tout cela avant qu’entre en scène, au cours de la même émission, l’un des plus grands spécialistes de la dénonciation par amalgames : Laurent Joffrin.

Henri Maler in Acrimed

[1] Egalement journaliste à Charlie Hebdo, éditorialiste au Monde et cofondatrice de la revue ProChoix.

[2] Passons sur un détail : il faut sans doute comprendre que la haine transforme son objet en bouc émissaire.

[3] Et ce serait cet amour du métier et ce souci de la précision qui expliqueraient que « des » journalistes résistent : « C’est ce qui explique pourquoi des journalistes, sous opinions par ailleurs très variées, voire opposées, peuvent se retrouver dans l’allergie à la pensée bouc émissaire en vogue sur Internet. » Dans l’allergie à la pensée bouc émissaire ou dans le refus de toute critique… animée par le souci  de la précision ?

[4] Dans l’édito paru dans Charlie Hebdo le 10 janvier 2001 :  « A part ceux qui ne l’utilisent (Internet) que pour bander, gagner en bourse et échanger du courrier électronique, qui est prêt à dépenser de l’argent à fonds perdus pour avoir son petit site personnel ? Des tarés, des maniaques, des fanatiques, des mégalomanes, des paranoïaques, des nazis, des délateurs, qui trouvent là un moyen de diffuser mondialement leurs délires, leurs haines, ou leurs obsessions. Internet, c’est la Kommandantur du monde ultralibéral. C’est là où, sans preuve, anonymement, sous pseudonyme, on diffame, on fait naître des rumeurs, on dénonce sans aucun contrôle et en toute impunité. Vivre sous l’Occupation devait être un cauchemar. On pouvait se faire arrêter à tout moment sur dénonciation d’un voisin qui avait envoyé une lettre anonyme à la Gestapo. Internet offre à tous les collabos de la planète la jouissance impunie de faire payer aux autres leur impuissance et leur médiocrité. C’est la réalité inespérée d’un rêve pour toutes les dictatures de l’avenir. »

[5] « Aujourd’hui, dit-elle, l’internaute possède sur le journaliste un avantage qui ne sert pas forcément le débat public, en un clic anonyme, le moindre redresseur de torts peut mentir, tronquer et insulter sans avoir à se justifier. » Comme si les journalistes étaient les seuls à payer le prix d’un accès libre à des « forums » qui servent trop souvent de crachoirs. Comme si, surtout, on ne trouvait pas en grand nombre sur les forums des critiques justifiées, sans mensonges, ni citations tronquées, ni insultes. Seulement voilà : le « souci de la précision »…

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09 mars 2009

J'accuse le CRIF

Enième amalgame entre soutien aux Palestiniens et antisémitisme lors du dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France. La relaxe de Siné peut bien résonner comme un signal fort à leur adresse, il en faudrait plus pour calmer ceux qui ont coutume d’utiliser l’accusation d’antisémitisme comme une arme de terrorisme intellectuel - ce qui dessert in fine les juifs, en renforçant le vrai antisémitisme, comme l’explique Philippe Cohen dans son retentissant coup de colère contre Bernard Kouchner. Quelques jours après l’énoncé du verdict déboutant la Ligue contre le racisme et l’antisémitisme se tenait en effet le dîner annuel du Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF). Son président, Richard Prasquier, y a déclaré durant son discours : "Les manifestations prétendaient soutenir la population de Gaza contre les attaques d’Israël, contre qui aucun qualificatif n’a été épargné : génocidaire, nazi, honte de l’humanité. Mais il y a eu aussi ces cris de "mort aux juifs  !", cette insulte monstrueuse de l’étoile de David impunément identifiée sur les banderoles à la croix gammée, il y a eu ces maquettes de fusées Qasam glorieusement transportées dans les rues de Paris par des militants cagoulés. Pour bien des organisateurs, nous l’avons compris, l’objectif réel était de glorifier le Hamas. Nous sommes dans un pays libre : manifestations de soutien à la population palestinienne, manifestations d’hostilité à la politique israélienne, tout cela est normal. Mais comment admettre qu’on défile sous les drapeaux de ce mouvement architerroriste qu’est le Hamas avec des banderoles de haine et des slogans de mort ? Je comprends celui qui vient aider des populations en détresse et qui se laisse manipuler ; mais comment croire ces militants politiques aguerris de l’extrême gauche qui prétendent n’avoir rien vu et rien entendu de ces débordements ? Sur les photos on ne les voit pourtant pas fermer les yeux ou se boucher les oreilles !" Quant à François Fillon qui lui succédait à la tribune, il en a remis une louche : "Nous n’acceptons pas que des manifestations prétendument pacifistes dégénèrent en débordements de violence, cautionnés par la complaisance de certains responsables politiques", s’est-il ainsi vertueusement indigné.

Lisons ce qu’en dit Dominique Vidal, journaliste du Monde diplomatique, fils d’un survivant d’Auschwitz et d’une jeune fille juive cachée pendant la guerre par des paysans chrétiens du Chambon-sur-Lignon : "Là où la légitimité s’arrête, c’est quand M. Prasquier — malheureusement suivi par le premier ministre — dénonce comme antisémites les participants aux défilés de solidarité avec Gaza, allant jusqu’à exclure de son dîner les Verts et le Parti communiste français — PCF —, accusés de « ne pas s’être élevés contre le kidnapping (sic) des manifestations par des mouvements islamistes, avec des slogans antijuifs ». Quiconque y a pris part sait pourtant que ces débordements furent à la fois marginaux et unanimement condamnés. Quand, à l’issue d’un cortège du CRIF, le 7 avril 2002, les nervis du Betar et de la Ligue de défense juive (LDJ) s’en prirent aux passants d’origine arabe, accusa-t-on M. Roger Cukierman, alors président du CRIF, d’avoir conduit une « ratonnade » ? Question toujours d’actualité : qui protège la LDJ, interdite aux Etats-Unis et en Israël, mais autorisée en France malgré ses violences récurrentes ?" Excellente question ! Plus de détails sur le Bétar et la LDJ sont exposés dans notre billet consacré à l’affaire Rudy H. Comme le précise Dominique Vidal, les communistes et les Verts n’ont donc pas été conviés cette année au dîner du CRIF. Sans doute sont-ce eux qui sont visés par Fillon dénonçant "certains responsables politiques", avec ceux du NPA, mais la LCR dont le nouveau parti émane n’a de toute façon jamais été invitée - "on n’y serait jamais allé », s’esclaffe Alain Krivine, cité par Libération. Juif lui-même, mais farouche adversaire de la politique menée par l’Etat d’Israël. Comment le PCF réagit-il au boycott dont il est la cible ? Sa responsable, Marie-George Buffet, juge que le CRIF "fait une confusion" : "Les familles de Justes sont très nombreuses au sein du PCF qui s’est toujours battu contre le racisme et l’antisémitisme. Il y a une situation au Moyen-Orient, avec le comportement inadmissible du gouvernement israélien, mais aussi la lutte formidable des pacifistes israéliens et la résistance courageuse du peuple palestinien pour obtenir un Etat. Et puis, il y a la communauté juive en France et l’histoire du Parti communiste qui a toujours été aux côtés des juifs de France dans la résistance contre l’occupant nazi." Pour les Verts, la réaction est plus offensive, par la voix de Martine Billard, députée de Paris d’ordinaire habituée du dîner, qui accuse les responsables du CRIF de "faire un trait d’égalité entre Israël et les juifs" et de "prêter ainsi le flanc à cette dérive, hélas, d’antisémitisme inadmissible". Et de fait : que lit-on sur le site de l’organisation communautariste, à la rubrique Présentation générale ? "Les grands axes prioritaires du CRIF sont : La lutte contre toutes les formes d’antisémitisme, de racisme, d’intolérance et d’exclusion ; l’affirmation de sa solidarité envers Israël et son soutien à une solution pacifique au conflit du Proche-Orient ; la préservation de la mémoire de la Shoah, afin que les futures générations n’oublient pas les victimes juives de la barbarie nazie." Glissons sur les points 1 et 3 pour déplorer que le deuxième "grand axe prioritaire" soit "l’affirmation de sa solidarité envers Israël". Pour faire bonne figure, le texte précise "son soutien à une solution pacifique au conflit du Proche-Orient", mais il faut alors objecter que les deux termes sont incompatibles : depuis soixante ans, les dirigeants israéliens ont tout fait sauf favoriser la "solution pacifique" que le CRIF appelle de ses voeux - ils la torpillent même consciencieusement et avec une belle constance.

La "solidarité avec Israël" revendiquée par l’organisation juive française est-elle distincte du soutien aux dirigeants de l’Etat hébreu ? Evidemment pas, comme l’a prouvé une nouvelle fois la récente attaque sur Gaza, qui a donné lieu à une manifestation en sa faveur organisée par le CRIF. "Le 4 janvier 2009, nous avons manifesté dans la dignité et le calme notre solidarité à l’égard de l’Etat d’Israël comme c’est notre droit de citoyens français, a rappelé Prasquier lors de son discours. Nous n’avons pas manifesté contre les Palestiniens", a ajouté l’hypocrite. Le 4 janvier, les Gazaouis mouraient sous les bombes. Et le CRIF d’aller manifester sa solidarité avec l’Etat d’Israël au moment où son armée attaque Gaza : n’est-ce pas manifester contre les Palestiniens que de soutenir le massacre dont ils sont victimes (pas loin de 1500 morts), alors même qu’il est en train d’être perpétré ? En clair, l’organisation de Prasquier ne manifeste pas contre les Palestiniens mais en faveur de ceux qui les tuent : la nuance est subtile ! Les propos du président du CRIF sont exemplaires d’un fanatisme chevillé au corps dès lors qu’il est question d’Israël : "Certains osent suggérer ou même écrire que par leur attachement à Israël, les juifs de France, et le CRIF en particulier, se rendent eux-mêmes responsables des débordements antisémites, disait-il toujours dans la même allocution. Cette phraséologie fielleuse, nous l’avons connue dans notre histoire. "Ne soyez plus ceci ou cela, en gros ne soyez plus juif, et il n’y aura plus d’hostilité contre vous", nous disait-on alors. Aujourd’hui on nous enjoint hypocritement : "Soyez contre Israël, sinon il sera normal que nous soyons, ou que les autres soient, antisémites." C’est ainsi qu’Arthur, sous prétexte d’être juif et de soutenir Israël est interdit de spectacle par des manifestants extrémistes*." Imposture intellectuelle que ce discours ! Il ne s’agit pas d’être "contre Israël" mais contre, en l’occurrence, les exactions perpétrées vis-à-vis d’une population civile, et de façon plus générale l’oppression subie depuis soixante ans par le peuple palestinien. Et aussi contre la violation par l’Etat d’Israël des résolutions de l’ONU, l’édification illégale du mur de séparation d’avec les territoires palestiniens, la construction de nouvelles colonies, illégales elles aussi... Mais non, sous prétexte d’ "attachement à Israël", le CRIF cautionne et encourage tout cela. Si on le lui reproche, on est bien sûr aussitôt taxé d’antisémitisme. Et là où ça devient problématique, c’est que cette organisation est censée exprimer la voix des juifs français. Ce sont donc bien ses responsables, en manifestant constamment ce soutien aveugle aux dirigeants de Tel Aviv, qui entretiennent le sentiment que "tous les juifs soutiennent les persécutions infligées aux Palestiniens", ce qui est bien sûr faux. Oui, le CRIF est coupable de désigner l’ensemble des juifs de France comme ennemis déclarés du peuple palestinien, en traçant, suivant la formule de Martine Billard, "un trait d’égalité entre Israël et les juifs". Et que penser de la sortie du grand rabbin de France, Gilles Bernheim, déclarant durant la manifestation organisée par le CRIF que "la seule préoccupation de l’armée israélienne est de préserver, avec amour et courage, l’idée d’humanité pour tous les hommes", en pleine offensive sur Gaza (propos recueillis par Libération) ? Irresponsable provocation ! Tout ceci ne justifie nullement l’antisémitisme, qui représente évidemment une abjection. Tentons un instant de pénétrer un cerveau antisémite. Que lui donne à penser l’attitude réitérée du Conseil représentatif des institutions juives de France ? Que les juifs soutiennent toujours les juifs, quels que soient leurs crimes, par solidarité juive. Et que si l’on combat l’Etat d’Israël, il faut s’attaquer aux juifs.

Pour l’amour de l’Humanité en général et celui d’Alix et Juliette Bonnet en particulier, j’accuse le CRIF de mettre en danger mes enfants, comme tous les autres enfants juifs de France, en ouvrant une voie royale à l’antisémitisme.

L’Union juive française pour la paix rejoint cette position, qui a adressé aux dirigeants du CRIF une lettre ouverte : "Les masques sont tombés et maintenant, ça suffit ! Vous n’avez absolument aucun droit de parler, ni en notre nom ni au nom de tous les nôtres qui ont été parqués dans les ghettos, assassinés dans les pogroms, anéantis dans les camps de la mort, mais qui aussi ont été de toutes les luttes, de celles de l’Internationale pour un monde meilleur à celles de la Résistance à l’envahisseur nazi, contre le colonialisme et pour la liberté, la justice, la dignité et l’égalité des droits. Vous avez applaudi, encouragé les crimes de l’armée israélienne écrasant sous les bombes la population dans ce que vous appelez « entité hostile », réduisant en tas de gravats ses maisons, dévastant ses cultures, prenant pour cible les écoles, les mosquées, les hôpitaux les ambulances et même un cimetière….Dès lors vous vous êtes placés dans le camp des tenants de l’apartheid, des oppresseurs et des nouveaux barbares , et le sang de leurs victimes rejaillit sur vous.Ce faisant, vous avez perdu tout sentiment humain, toute compassion devant cette détresse, vous nous avez outragés et salis en assimilant tous les Juifs à des supporters d’une bande de criminels de guerre comme vous avez déshonoré la mémoire de Rachi, d’Edmond Fleg, d’Emmanuel Lévinas et de tant d’autres, enfin de tout ce que le judaïsme français comportait de richesse humaine, d’intelligence et de lumières.Vous avez voulu faire d’un conflit colonial et géopolitique un conflit communautaire et en prétendant que « 95 % des Juifs français approuvent l’intervention israélienne », vous attisez l’antisémitisme dont vous prétendez vous inquiéter de la résurgence, en pompiers pyromanes."

* : Au sujet d’Arthur, les manifestants de Vals-les-Bains (Ardèche) n’ont pas interdit le "comique" de spectacle, ils sont venus protester contre son soutien à l’agression perpétrée sur les Gazaouis en réclamant l’arrêt des bombardements. Après plus d’une heure de manifestation et le départ des militants, c’est Arthur lui-même qui a annulé son spectacle, expliquant aux spectateurs qu’il n’avait "plus le cœur à rire". Il a ensuite déclaré : "jamais je n’aurais imaginé, que dans mon propre pays, (...) on puisse manifester contre moi uniquement parce que je suis juif", accusant la manifestation incriminée d’antisémitisme. Faux et archifaux ! Il ne fut pas la cible de manifestants uniquement parce qu’il est juif, comme il le prétend sans honte, mais en tant que soutien de la politique - criminelle ! - du gouvernement israélien. Claude Raymond, membre de l’Union juive française pour la paix, parmi les manifestants ce soir-là, recadre le débat dans Le Dauphiné libéré : "Arthur est un sioniste convaincu qui apporte son soutien financier et tient des propos sionistes insupportables". Voilà bien ce que lui reprochaient les manifestants. Peut-on taxer d’antisémitisme des membres de l’Union juive française pour la paix ? Pour les Torquemada pro-israéliens, sans aucun doute : même les juifs sont anti-juifs dès lors qu’ils n’applaudissent pas la politique d’Israël.

PS : nous consacrerons un second billet à ce dîner du CRIF, disséquant celui-là le discours indigne qui y fut tenu par le Premier ministre François Fillon, dont une seule phrase est citée dans le présent article. Or le reste mérite amplement le détour.

Olivier BONNET in Agoravox

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08 mars 2009

Journée de la conne

Si le 8 mars était resté la Journée internationale de la Lutte des femmes, journée politique de mobilisation, comment je descendrais dans la rue pour manifester ! Comment je me taperai Bastille-République en petite foulée, pour crier ma solidarité avec les damnées de la terre, mes soeurs ! Ca aurait de la gueule, du panache, comme toutes les luttes et les belles utopies.
Mais non. Le libéralisme est passé par là avec ses gros sabots mercantiles et sa redoutable force de frappe médiatique. Le 8 mars est devenu la Journée de LA femme, dépolitisée, sponsorisée par tous les pièges à connes possibles et imaginables. Ailleurs, on rase gratis. Ici, on pomponne pour pas un rond. J'entends sur une radio FM pour ados télécommandés qu'une séance maquillage sera offerte aux spectatrices d'un concert... Ici, une réduction sur les strings, là un échantillon de parfum, et puis quoi encore, une promo sur les serpillières, une offre spéciale table à repasser ? Les marchands de soupe veillent au grain.
Allez les filles, allez claquer le pognon que vous n'avez pas, jetez par la fenêtre vos salaires à la traîne, pour être encore un peu plus désirables, un peu plus baisables ! Un peu plus méprisées.
Pendant ce temps, le législateur grignote allègrement les vieux acquis. La régression avance masquée, les droits reculent, personne n'en sait rien, les médias regardent ailleurs.
rappelez-vous le vieux proverbe chinois : si on t'offre une fleur un jour et qu'on t'enfile tout le reste de l'année, c'est que tu t'es encore fait avoir.

Isabelle Alonso in Siné-Hebdo

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12 février 2009

Shlomo Sand et le "peuple juif"

Les Juifs forment-ils un peuple ? A cette question ancienne, un historien israélien apporte une réponse nouvelle. Contrairement à l’idée reçue, la diaspora ne naquit pas de l’expulsion des Hébreux de Palestine, mais de conversions successives en Afrique du Nord, en Europe du Sud et au Proche-Orient. Voilà qui ébranle un des fondements de la pensée sioniste, celui qui voudrait que les Juifs soient les descendants du royaume de David et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars.

Par Shlomo Sand

Tout Israélien sait, sans l’ombre d’un doute, que le peuple juif existe depuis qu’il a reçu la Torah dans le Sinaï, et qu’il en est le descendant direct et exclusif. Chacun se persuade que ce peuple, sorti d’Egypte, s’est fixé sur la « terre promise », où fut édifié le glorieux royaume de David et de Salomon, partagé ensuite en royaumes de Juda et d’Israël. De même, nul n’ignore qu’il a connu l’exil à deux reprises : après la destruction du premier temple, au VIe siècle avant J.-C., puis à la suite de celle du second temple, en l’an 70 après J.C.  S’ensuivit pour lui une errance de près de deux mille ans : ses tribulations le menèrent au Yémen, au Maroc, en Espagne, en Allemagne, en Pologne et jusqu’au fin fond de la Russie, mais il parvint toujours à préserver les liens du sang entre ses communautés éloignées. Ainsi, son unicité ne fut pas altérée. A la fin du XIXe siècle, les conditions mûrirent pour son retour dans l’antique patrie. Sans le génocide nazi, des millions de Juifs auraient naturellement repeuplé Eretz Israël (« la terre d’Israël ») puisqu’ils en rêvaient depuis vingt siècles. Vierge, la Palestine attendait que son peuple originel vienne la faire refleurir. Car elle lui appartenait, et non à cette minorité arabe, dépourvue d’histoire, arrivée là par hasard. Justes étaient donc les guerres menées par le peuple errant pour reprendre possession de sa terre ; et criminelle l’opposition violente de la population locale.

D’où vient cette interprétation de l’histoire juive ? Elle est l’œuvre, depuis la seconde moitié du XIXe siècle, de talentueux reconstructeurs du passé, dont l’imagination fertile a inventé, sur la base de morceaux de mémoire religieuse, juive et chrétienne, un enchaînement généalogique continu pour le peuple juif. L’abondante historiographie du judaïsme comporte, certes, une pluralité d’approches. Mais les polémiques en son sein n’ont jamais remis en cause les conceptions essentialistes élaborées principalement à la fin du XIXe siècle et au début du XXe. Lorsque apparaissaient des découvertes susceptibles de contredire l’image du passé linéaire, elles ne bénéficiaient quasiment d’aucun écho. L’impératif national, telle une mâchoire solidement refermée, bloquait toute espèce de contradiction et de déviation par rapport au récit dominant. Les instances spécifiques de production de la connaissance sur le passé juif — les départements exclusivement consacrés à l’« histoire du peuple juif », séparés des départements d’histoire (appelée en Israël « histoire générale ») — ont largement contribué à cette curieuse hémiplégie. Même le débat, de caractère juridique, sur « qui est juif ? » n’a pas préoccupé ces historiens : pour eux, est juif tout descendant du peuple contraint à l’exil il y a deux mille ans. Ces chercheurs « autorisés » du passé ne participèrent pas non plus à la controverse des « nouveaux historiens », engagée à la fin des années 1980. La plupart des acteurs de ce débat public, en nombre limité, venaient d’autres disciplines ou bien d’horizons extra-universitaires : sociologues, orientalistes, linguistes, géographes, spécialistes en science politique, chercheurs en littérature, archéologues formulèrent des réflexions nouvelles sur le passé juif et sioniste. On comptait également dans leurs rangs des diplômés venus de l’étranger. Des « départements d’histoire juive » ne parvinrent, en revanche, que des échos craintifs et conservateurs, enrobés d’une rhétorique apologétique à base d’idées reçues.

Bref, en soixante ans, l’histoire nationale a très peu mûri, et elle n’évoluera vraisemblablement pas à brève échéance. Pourtant, les faits mis au jour par les recherches posent à tout historien honnête des questions surprenantes au premier abord, mais néanmoins fondamentales. La Bible peut-elle être considérée comme un livre d’histoire ? Les premiers historiens juifs modernes, comme Isaak Markus Jost ou Leopold Zunz, dans la première moitié du XIXe siècle, ne la percevaient pas ainsi : à leurs yeux, l’Ancien Testament se présentait comme un livre de théologie constitutif des communautés religieuses juives après la destruction du premier temple. Il a fallu attendre la seconde moitié du même siècle pour trouver des historiens, en premier lieu Heinrich Graetz, porteurs d’une vision « nationale » de la Bible : ils ont transformé le départ d’Abraham pour Canaan, la sortie d’Egypte ou encore le royaume unifié de David et Salomon en récits d’un passé authentiquement national. Les historiens sionistes n’ont cessé, depuis, de réitérer ces « vérités bibliques », devenues nourriture quotidienne de l’éducation nationale. Mais voilà qu’au cours des années 1980 la terre tremble, ébranlant ces mythes fondateurs. Les découvertes de la « nouvelle archéologie » contredisent la possibilité d’un grand exode au XIIIe siècle avant notre ère. De même, Moïse n’a pas pu faire sortir les Hébreux d’Egypte et les conduire vers la « terre promise » pour la bonne raison qu’à l’époque celle-ci... était aux mains des Egyptiens. On ne trouve d’ailleurs aucune trace d’une révolte d’esclaves dans l’empire des pharaons, ni d’une conquête rapide du pays de Canaan par un élément étranger. Il n’existe pas non plus de signe ou de souvenir du somptueux royaume de David et de Salomon.

Les découvertes de la décennie écoulée montrent l’existence, à l’époque, de deux petits royaumes : Israël, le plus puissant, et Juda, la future Judée. Les habitants de cette dernière ne subirent pas non plus d’exil au VIe siècle avant notre ère : seules ses élites politiques et intellectuelles durent s’installer à Babylone. De cette rencontre décisive avec les cultes perses naîtra le monothéisme juif. L’exil de l’an 70 de notre ère a-t-il, lui, effectivement eu lieu ? Paradoxalement, cet « événement fondateur » dans l’histoire des Juifs, d’où la diaspora tire son origine, n’a pas donné lieu au moindre ouvrage de recherche. Et pour une raison bien prosaïque : les Romains n’ont jamais exilé de peuple sur tout le flanc oriental de la Méditerranée. A l’exception des prisonniers réduits en esclavage, les habitants de Judée continuèrent de vivre sur leurs terres, même après la destruction du second temple. Une partie d’entre eux se convertit au christianisme au IVe siècle, tandis que la grande majorité se rallia à l’islam lors de la conquête arabe au VIIe siècle. La plupart des penseurs sionistes n’en ignoraient rien : ainsi, Yitzhak Ben Zvi, futur président de l’Etat d’Israël, tout comme David Ben Gourion, fondateur de l’Etat, l’ont-ils écrit jusqu’en 1929, année de la grande révolte palestinienne. Tous deux mentionnent à plusieurs reprises le fait que les paysans de Palestine sont les descendants des habitants de l’antique Judée. A défaut d’un exil depuis la Palestine romanisée, d’où viennent les nombreux Juifs qui peuplent le pourtour de la Méditerranée dès l’Antiquité ? Derrière le rideau de l’historiographie nationale se cache une étonnante réalité historique. De la révolte des Maccabées, au IIe siècle avant notre ère, à la révolte de Bar-Kokhba, au IIe siècle après J.-C, le judaïsme fut la première religion prosélyte. Les Asmonéens avaient déjà converti de force les Iduméens du sud de la Judée et les Ituréens de Galilée, annexés au « peuple d’Israël ». Partant de ce royaume judéo-hellénique, le judaïsme essaima dans tout le Proche-Orient et sur le pourtour méditerranéen. Au premier siècle de notre ère apparut, dans l’actuel Kurdistan, le royaume juif d’Adiabène, qui ne sera pas le dernier royaume à se « judaïser » : d’autres en feront autant par la suite. Les écrits de Flavius Josèphe ne constituent pas le seul témoignage de l’ardeur prosélyte des Juifs. D’Horace à Sénèque, de Juvénal à Tacite, bien des écrivains latins en expriment la crainte. La Mishna et le Talmud autorisent cette pratique de la conversion — même si, face à la pression montante du christianisme, les sages de la tradition talmudique exprimeront des réserves à son sujet.

La victoire de la religion de Jésus, au début du IVe siècle, ne met pas fin à l’expansion du judaïsme, mais elle repousse le prosélytisme juif aux marges du monde culturel chrétien. Au Ve siècle apparaît ainsi, à l’emplacement de l’actuel Yémen, un royaume juif vigoureux du nom de Himyar, dont les descendants conserveront leur foi après la victoire de l’islam et jusqu’aux temps modernes. De même, les chroniqueurs arabes nous apprennent l’existence, au VIIe siècle, de tribus berbères judaïsées : face à la poussée arabe, qui atteint l’Afrique du Nord à la fin de ce même siècle, apparaît la figure légendaire de la reine juive Dihya el-Kahina, qui tenta de l’enrayer. Des Berbères judaïsés vont prendre part à la conquête de la péninsule Ibérique, et y poser les fondements de la symbiose particulière entre juifs et musulmans, caractéristique de la culture hispano-arabe. La conversion de masse la plus significative survient entre la mer Noire et la mer Caspienne : elle concerne l’immense royaume khazar, au VIIIe siècle. L’expansion du judaïsme, du Caucase à l’Ukraine actuelle, engendre de multiples communautés, que les invasions mongoles du XIIIe siècle refoulent en nombre vers l’est de l’Europe. Là, avec les Juifs venus des régions slaves du Sud et des actuels territoires allemands, elles poseront les bases de la grande culture yiddish. Ces récits des origines plurielles des Juifs figurent, de façon plus ou moins hésitante, dans l’historiographie sioniste jusque vers les années 1960 ; ils sont ensuite progressivement marginalisés avant de disparaître de la mémoire publique en Israël. Les conquérants de la cité de David, en 1967, se devaient d’être les descendants directs de son royaume mythique et non — à Dieu ne plaise ! — les héritiers de guerriers berbères ou de cavaliers khazars. Les Juifs font alors figure d’« ethnos » spécifique qui, après deux mille ans d’exil et d’errance, a fini par revenir à Jérusalem, sa capitale. Les tenants de ce récit linéaire et indivisible ne mobilisent pas uniquement l’enseignement de l’histoire : ils convoquent également la biologie. Depuis les années 1970, en Israël, une succession de recherches « scientifiques » s’efforce de démontrer, par tous les moyens, la proximité génétique des Juifs du monde entier. La « recherche sur les origines des populations » représente désormais un champ légitimé et populaire de la biologie moléculaire, tandis que le chromosome Y mâle s’est offert une place d’honneur aux côtés d’une Clio juive dans une quête effrénée de l’unicité d’origine du « peuple élu ». Cette conception historique constitue la base de la politique identitaire de l’Etat d’Israël, et c’est bien là que le bât blesse ! Elle donne en effet lieu à une définition essentialiste et ethnocentriste du judaïsme, alimentant une ségrégation qui maintient à l’écart les Juifs des non-Juifs — Arabes comme immigrants russes ou travailleurs immigrés.

Israël, soixante ans après sa fondation, refuse de se concevoir comme une république existant pour ses citoyens. Près d’un quart d’entre eux ne sont pas considérés comme des Juifs et, selon l’esprit de ses lois, cet Etat n’est pas le leur. En revanche, Israël se présente toujours comme l’Etat des Juifs du monde entier, même s’il ne s’agit plus de réfugiés persécutés, mais de citoyens de plein droit vivant en pleine égalité dans les pays où ils résident. Autrement dit, une ethnocratie sans frontières justifie la sévère discrimination qu’elle pratique à l’encontre d’une partie de ses citoyens en invoquant le mythe de la nation éternelle, reconstituée pour se rassembler sur la « terre de ses ancêtres ». Ecrire une histoire juive nouvelle, par-delà le prisme sioniste, n’est donc pas chose aisée. La lumière qui s’y brise se transforme en couleurs ethnocentristes appuyées. Or les Juifs ont toujours formé des communautés religieuses constituées, le plus souvent par conversion, dans diverses régions du monde : elles ne représentent donc pas un « ethnos » porteur d’une même origine unique et qui se serait déplacé au fil d’une errance de vingt siècles. Le développement de toute historiographie comme, plus généralement, le processus de la modernité passent un temps, on le sait, par l’invention de la nation. Celle-ci occupa des millions d’êtres humains au XIXe siècle et durant une partie du XXe. La fin de ce dernier a vu ces rêves commencer à se briser. Des chercheurs, en nombre croissant, analysent, dissèquent et déconstruisent les grands récits nationaux, et notamment les mythes de l’origine commune chers aux chroniques du passé. Les cauchemars identitaires d’hier feront place, demain, à d’autres rêves d’identité. A l’instar de toute personnalité faite d’identités fluides et variées, l’histoire est, elle aussi, une identité en mouvement.

* * *

Avant ce livre, vous avez surtout travaillé sur l’histoire des intellectuels au XXe siècle, notamment en France. Comment en êtes-vous venu à aborder la question de l’histoire longue des juifs ?
Pour un historien qui, comme moi, vis à Tel-Aviv, se limiter à voyager en Europe en négligeant les richesses enfouies dans les bibliothèques et les archives locales concernant les juifs et le judaïsme, aurait été à mes yeux un véritable péché. J’ai décidé de m’intéresser à l’histoire des juifs parce que je trouvais que l’historiographie officielle se pliait trop à des « besoins nationaux » que je considère comme dépassés et qu’il était nécessaire de la remettre un peu à jour.

Le titre de votre livre en hébreu est « Quand et comment le peuple juif fut-il inventé ? ». Le peuple juif est donc une invention ? Ce n’est pas un peuple ?
Pour créer des nations, on a rétrospectivement inventé des peuples. L’idée nationale juive n’est pas un cas unique. À mes yeux, il n’existe pas et n’a pas existé de peuple juif. Pas plus qu’il n’existe de peuple chrétien, bien qu’au Moyen Âge, l’utilisation du terme « peuple chrétien » ait été courante. Certes, l’entreprise sioniste a créé en Israël un peuple qui a une langue commune, un cinéma, un théâtre, une littérature, une poésie ainsi que de nombreux autres éléments spécifiques d’une culture laïque : c’est la société israélienne. Mais au cours de leur longue histoire, ce qui a uni les juifs s’est limité à une culture de caractère religieux.

Est-ce la raison pour laquelle, dans la traduction française de votre livre, le nom « juif » ne prend pas de majuscule ?
Tout à fait. De même que vous ne mettez pas de majuscule à « chrétien » ou à « musulman ». Mettre une majuscule à « juif », c’est faire droit au point de vue sioniste, qui a inventé la notion de peuple juif pour des motifs politiques. Le problème est que le sionisme, tout comme le nationalisme arabe, n’est pas prêt à reconnaître la véritable nature du fruit de sa création : un État israélien et non un État du « peuple juif », puisqu’une grande partie de la population juive du monde ne veut pas y habiter. C’est ce refus de voir les choses en face qui, à mon avis, compromet le droit à l’existence de l’État d’Israël.

Reprenons les choses au départ. Comment a-t-on appris que la sortie d’Égypte est un mythe ?
Il y a d’abord le fait que la sortie d’Égypte n’est pas mentionnée dans les sources pharaoniques, qui sont pourtant particulièrement riches. Ensuite, au xiiie avant Jésus-Christ, époque à laquelle l’Exode est supposé s’être produit, les pharaons étaient maîtres du pays de Canaan. Ce qui signifie que Moïse a fait sortir les fils d’Israël d’Égypte… pour les emmener en Égypte ! Par ailleurs, les noms de lieux mentionnés dans le discours biblique ne se retrouvent dans des sources extérieures à la Bible que des centaines d’années après l’événement supposé.

Le grand royaume de David et de Salomon a-t-il existé ?
Il semblerait que non. Ce n’est pas un hasard si, dans la Bible, ce royaume n’a pas de nom explicite. Deux royaumes ont existé au pays de Canaan : le puissant royaume d’Israël, qui a été détruit en premier, et le petit royaume de Judée, qui a survécu un peu plus longtemps. D’autre part, s’il est probable que le royaume de Judée fut dirigé pendant quelque temps par la dynastie du roi David, il est plus douteux que celle-ci ait été monothéiste. La croyance en un dieu unique a commencé à se consolider au moment de la rencontre entre les Judéens exilés à Babylone et les religions perses, au vie siècle avant Jésus-Christ.

Est-il tout à fait établi que l’Exil, aussi, est un mythe ? Il n’y a pas eu d’exil après la destruction du deuxième temple de Jérusalem, en 70 après Jésus-Christ ? On ne peut donc pas parler de diaspora ?
Assurément. Il n’existe aucun témoignage prouvant l’exil de la population de Judée en l’an 70 de l’ère chrétienne, à l’exception de prisonniers de guerre. Au cours de la rédaction de mon livre, j’ai découvert à ma plus grande surprise que l’« Exil », un événement décisif considéré comme fondateur par tous, n’a pas fait l’objet d’une seule recherche approfondie, ni en Israël ni ailleurs. Et s’il n’y a pas eu d’Exil ni d’émigration massive, on ne peut considérer la présence des juifs dans le monde comme constituant une « diaspora ». L’origine des juifs est riche et diverse, et la majorité d’entre eux sont les descendants de convertis.

Comment s’est forgée l’idée que les juifs ont été contraints à l’exil ?
Les origines du mythe proviennent de la tradition chrétienne antijuive élaborée au cours du iiie siècle de notre ère. Il semble que Justin le Martyr ait été le premier à mentionner l’exil des juifs comme punition pour avoir participé à la crucifixion du fils de Dieu. L’élaboration du mythe s’est faite dans le contexte de l’interdiction imposée aux juifs de pénétrer dans la ville de Jérusalem.

Comment expliquer la présence, dans les siècles qui suivirent la fin de l’Empire romain, de communautés juives – parfois même de royaumes –  dans des régions aussi différentes que le Caucase, le bassin de la Volga, le Yémen, la région de Carthage, les Aurès et l’Espagne ?
La foi en Yahvé se transforma en un monothéisme prosélyte au cours de sa rencontre décisive avec l’hellénisme. Les rois hasmonéens, qui régnèrent en Judée aux IIe et Ier siècles avant notre ère, furent les premiers à s’adonner à la conversion de masse et, par la suite, leur croyance se répandit autour du bassin méditerranéen. Avec l’établissement de l’hégémonie chrétienne, les juifs orientèrent leurs pulsions de conversion vers les marges du monde chrétien – du sud de la péninsule Arabique jusqu’aux rives de la Volga. Cela signifie qu’en dépit des difficultés, la diffusion du judaïsme se perpétua durant tout le premier millénaire de notre ère.

Propos recueillis par Olivier Postel-Vinay pour Booksmag.fr

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02 février 2009

Shlomo Sand

Il est une des figures intellectuelles les plus brillantes d’Israël. Historien, ancien étudiant de l’Ecole des hautes études en sciences sociales à Paris, professeur à l’université de Tel-Aviv, Shlomo Sand, 62 ans, a lâché l’an dernier une bombe culturelle, avec un livre au titre provocateur : "Comment le peuple juif fut inventé". Plongée à travers l’histoire juive, remise en cause des mythes fondateurs d’Israël, ce livre a suscité des débats passionnés dans le pays… et un relatif silence médiatique en France. Avec le romancier David Grossman et l’historien Tom Segev, Shlomo Sand est un des rares intellectuels israéliens à crier aujourd’hui sa révolte contre les bombardements de Gaza. Au-delà, il nous livre sa vision d’une « République israélienne », enfin ouverte sur le monde arabe, et qui serait l’Etat de tous ses citoyens…

Quel bilan tirez-vous de l’offensive israélienne sur Gaza ?
Le timing électoral était parfait ! Avant les élections israéliennes et en prenant soin de retirer les chars à la veille de l’investiture d’Obama, Ehud Barak a planifié ce Blitz, un déluge de bombes qui ne mettait pas en danger la vie des soldats israéliens. Nous avons semé la désolation, tué 1 300 Palestiniens, en avons blessé plus de 5 000, les deux tiers sont des femmes et des enfants, presque tous victimes de notre aviation. Le Hamas est-il éliminé ? Avons-nous renforcé le camp de la paix chez les Palestiniens ?

Mais l’opinion israélienne a soutenu cette guerre. Vous êtes une voix dissonante…
Je suis arrivé au sommet de ma carrière universitaire, je n’ai rien à perdre et je n’ai pas peur. Certes, je me sens très seul. Mais n’oubliez pas que près de dix mille jeunes ont manifesté le 3 janvier à Tel-Aviv. Même en 2006, au début de la guerre contre le Hezbollah, il n’y avait pas eu une mobilisation d’une telle ampleur. C’était une manifestation très politisée, l’extrême gauche ainsi que les Arabes israéliens qui habitent Tel-Aviv ou Jaffa. “Nous avions le devoir de privilégier la diplomatie, de ne pas commettre ce massacre de civils.”

La gauche, et même des écrivains comme Amos Oz ou Avraham B. Yehoshua, ont approuvé ces bombardements…
C’est une habitude chez nous. Au début de chaque guerre, depuis 1973, Israël reçoit le plein soutien des intellectuels de la gauche sioniste. Il faut attendre quelques semaines pour qu’ils changent d’avis. Une personne nous manque terriblement aujourd’hui, le professeur Yeshayahou Leibowitz, grand philosophe mort en 1994 qui s’est toujours battu contre les guerres non défensives d’Israël, et qui laisse un grand vide moral.

Parce que cette guerre était pour vous non défensive ? Des roquettes tombaient sur les villes israéliennes…
Bien sûr, il n’est pas normal que des roquettes tombent sur Israël. Mais est-il plus normal qu’Israël n’ait toujours pas décidé quelles étaient ses frontières ? Cet Etat qui ne supporte pas les roquettes est aussi un Etat qui ne veut pas renoncer aux territoires conquis en 1967. Il a refusé l’offre de la Ligue arabe en 2002 d’une pleine reconnaissance d’Israël dans les frontières d’avant 1967.

Mais le Hamas, lui, ne reconnaît pas Israël.
Le Hamas, ce mouvement bête, pas diplomate, avait proposé une « oudna », une trêve de longue durée à Gaza et en Cisjordanie. Israël a refusé parce qu’il veut continuer de tuer les militants du Hamas en Cisjordanie, soit une quinzaine en octobre-novembre après des mois de calme. Israël a donc eu sa part de responsabilité dans la reprise des tirs de roquettes. Au lieu de renforcer le courant modéré du Hamas, Israël pousse les Palestiniens au désespoir. Nous avons ghettoïsé une population entière et refusons de lui accorder sa souveraineté depuis quarante-deux ans. Comme je suis indulgent envers Israël, je dirai seulement depuis vingt ans, 1988, date à laquelle Arafat et l’Autorité palestinienne ont reconnu l’Etat d’Israël, sans rien avoir gagné en échange.
Qu’on comprenne bien : je n’accepte pas les positions du Hamas et surtout pas son idéologie religieuse, parce que je suis un homme laïc, démocrate, et assez modéré. Comme Israélien et comme être humain, je n’aime pas les roquettes. Mais comme Israélien et historien, je n’oublie pas que ceux qui les lancent sont les enfants et petits-enfants de ceux qui ont été chassés de Jaffa et d’Ashkelon en 1948. Ce peuple de réfugiés, moi, Shlomo Sand, je vis sur la terre qui était la sienne. Je ne dis pas que je peux leur rendre cette terre. Mais que chaque offre de paix doit partir de ce constat. Quiconque oublie cela n’arrivera jamais à offrir aux Palestiniens une paix juste.

Mais, disent les partisans de ces bombardements, Israël s’est retiré de Gaza, et les roquettes ont redoublé.
C’est absurde ! Imaginez que les Allemands, comme ils l’ont fait en 1940, occupent aujourd’hui le nord de la France et pas le Sud. Vous diriez qu’ils respectent le droit à l’autodétermination des Français ? Sharon s’est retiré unilatéralement de Gaza pour ne pas faire la paix avec Arafat, et ne pas renoncer à la Cisjordanie. Mais les Palestiniens n’ont pas demandé une réserve d’Indiens à Gaza ! Ils demandent un Etat palestinien indépendant en Cisjordanie et à Gaza. “La raison pour laquelle il est impossible de conclure une paix juste, ce ne sont pas les roquettes, c’est la faiblesse palestinienne.”

Tous les torts seraient du côté d’Israël ?
Israël ne comprend malheureusement que la force. La raison pour laquelle il est impossible de conclure une paix juste en ce début du XXIe siècle, ce ne sont pas les roquettes, c’est la faiblesse palestinienne. Israël n’a signé la paix avec Sadate en 1977 que parce que l’Egypte avait remporté une demi-victoire en 1973.

Le grand rabbin de France, Gilles Bernheim, dit pourtant qu’Israël ne doit pas « courir au suicide au nom des bons sentiments ».
Mais de quoi parle-t-on ? Qu’est-ce qui menace notre existence ? Nous avons le meilleur armement et le soutien de la première puissance mondiale. Le monde arabe nous propose une paix globale sur les frontières de 1967. La dernière guerre qui a menacé l’existence d’Israël remonte à trente-cinq ans ! Est-ce qu’il ne comprend pas ça, ce grand rabbin ?

Il n’est pas le seul. André Glucksmann, à propos des bombardements israéliens, écrit qu’il « n’est pas disproportionné de vouloir survivre ».
Vous me parlez d’un homme qui a admiré Mao ! Ces mecs de 1968, qui ont soutenu toutes les horreurs chinoises, jamais ils n’ont fait une autocritique, jamais ils n’ont essayé de comprendre pourquoi ils s’étaient identifiés au totalitarisme. Aujourd’hui, André Glucksmann, comme Bernard-Henri Lévy, sont toujours du côté de la force, à Jérusalem cette fois. Ils n’ont pas changé…

Mais Bernard-Henri Lévy rappelle que Tsahal téléphonait aux habitants pour leur dire de fuir les bombardements, qu’Israël a tout fait pour éviter les victimes civiles…
Ah, Israël a téléphoné [aux habitants avant les bombardements], Israël a pris des précautions ? Mais où pouvaient-elles aller, les familles palestiniennes ? C’est vrai, Israël a pris beaucoup de précautions. Mais pour ses troupes ! Ces morts-là nous préoccupent beaucoup car nous sommes devenus une société individualiste et hédoniste, et nos dirigeants sont très soucieux de leur réélection.

BHL rappelle aussi que le Hamas a utilisé la stratégie des boucliers humains…
Quelle hypocrisie ! A-t-il oublié Mao : un mouvement de résistance doit se couler dans la population comme un poisson dans l’eau ? Le Hamas n’est pas une armée, c’est un mouvement de résistance terroriste qui agit comme tous ceux qui l’ont précédé, Viêt-cong ou FLN. C’est justement parce que nos dirigeants savaient cela qu’ils avaient le devoir de privilégier la diplomatie, pour ne pas commettre ce massacre de civils. Nous avons fait la preuve que nous n’avons aucune retenue morale, pas plus que la France en 1957 en Algérie qui a détruit des villages entiers. Maintenant, ce qui me choque plus que jamais, c’est que cet Etat que j’ai servi comme soldat durant deux guerres, et qui se définit depuis sa Déclaration d’indépendance en 1948 comme l’Etat de tous les juifs, appartienne davantage à Bernard-Henri Lévy qu’à mes amis universitaires qui vivent ici, payent leurs impôts ici, mais sont d’origine arabe. Qu’est-ce que ça veut dire être sioniste quand on vit en France, qu’on ne veut pas vivre sous l’autorité juive, et qu’on s’identifie au pire de la politique des dirigeants d’Israël ? Ça veut dire contribuer à la montée de l’antisémitisme.

Justement, n’avez-vous pas été choqué que, lors des manifestations à Paris, des drapeaux israéliens ont été brûlés ?
Bien sûr que cela m’inquiète. C’est pour cela qu’il est important que les Israéliens qui pensent comme moi soient entendus. Pour mettre un coup d’arrêt à cette dérive. Et faire qu’on ne confonde pas la politique de nos dirigeants avec tous les Israéliens, et bien sûr avec les juifs, car je suis certain que beaucoup de juifs français, hors de l’establishment, partagent mon point de vue.

Les Palestiniens de Cisjordanie n’ont pas bougé…
Cette guerre renforce leur désespoir. Depuis la conférence d’Annapolis en novembre 2007, Mahmoud Abbas se prête à n’importe quoi pour faire avancer la paix. Il emprisonne les militants du Hamas. Et Israël le remercie en multipliant les check-points, en poursuivant la colonisation, en construisant un mur sur le territoire du futur Etat palestinien. Quel Palestinien qui se respecte peut maintenant soutenir Abbas ?

Et les Arabes israéliens, quel est leur état d’esprit ?
Je suis sans arrêt au contact de mes étudiants arabes. C’est terrible. Ils parlent hébreux souvent mieux que moi. Je les vois chaque jour devenir plus Israéliens du point de vue culturel, et plus anti-Israéliens du point de vue politique. Comment peuvent-ils vivre dans un pays qui ne les accepte pas comme citoyens à part entière ? Je crains que leur aliénation n’aboutisse à un Kosovo en Galilée.

Vous demandez aux Israéliens quelque chose d’énorme, abandonner toute prétention au-delà des frontières de 1967 - hormis le Mur des lamentations -, mais aussi créer une République israélienne qui ne soit plus l’Etat des seuls juifs. C’est réaliste ?
Beaucoup de gens en Israël soutiennent ma cause. Mon livre a été best-seller pendant dix-neuf semaines, j’ai fait une dizaine d’émissions de télé. Nous sommes peut-être une société raciste et pas totalement démocratique, mais profondément libérale et pluraliste. Que peut-on objecter à quelqu’un comme moi qui demande qu’Israël soit l’Etat de ses propres citoyens, juifs, arabes ou autres ? D’autant que j’ajoute qu’après Hitler, on ne peut nier la solidarité entre juifs. Et que l’Etat d’Israël doit rester un refuge pour les juifs persécutés. Mais pas automatiquement être l’Etat de Bernard-Henri Lévy et de tous les juifs qui ne veulent pas vivre en Israël.

Vous êtes antisioniste ?
Non, car se définir comme antisioniste peut signifier être anti-Israélien. Or, je défends l’existence de l’Etat d’Israël, parce que j’accepte le fruit de l’entreprise et de l’histoire sioniste - la société israélienne. Mais je ne suis pas sioniste, car ce qui justifie mon existence ici, c’est le fait d’être démocrate. Cela signifie que l’Etat doit être l’expression de son corps social, pas celle des juifs du monde entier. Vous pouvez dire que je suis post-sioniste. “C’est une bêtise raciste de dire qu’il nous faut divorcer des Arabes. Dans la paix,on deviendra un peu plus arabes, comme vous Français devenez un peu plus européens.”

Mais ne risquerait-on pas de voir les juifs en minorité dans l’Etat qu’ils ont créé ?
Je comprends cette peur. C’est la raison pour laquelle je suis contre l’Etat binational, qui serait un Etat à majorité arabe, et que je propose aux Israéliens de se fixer le plus vite possible sur les frontières de 1967, c’est-à-dire de garder l’hégémonie judéo-israélienne. Mais pas une hégémonie exclusive. La République israélienne doit être laïque et démocratique. Reste toutefois que dans mon utopie, dans mon monde imaginaire, l’Etat binational serait le plus juste possible…

Y compris avec les juifs en minorité ?
La distance qui me séparera de mes petits-enfants sera au moins culturellement équivalente à celle qui me sépare de mes grands-parents. Cela signifie que vivre au Proche-Orient se fera en symbiose avec la culture arabe. Je souhaite d’ailleurs une confédération israélo-palestinienne immédiatement après qu’Israël se sera retiré sur les frontières de 1967. C’est une bêtise raciste de dire comme Amos Oz qu’il nous faut divorcer des Arabes. Dans la paix, on deviendra un peu plus arabes, comme vous Français devenez un peu plus européens.

Mais face à une société israélienne qui reste majoritairement laïque, il y a une société palestinienne plus islamiste qu’il y a trente ou quarante ans ?
La jeunesse arabe en Israël ne devient pas plus religieuse, surtout pas les femmes. Le fondamentalisme se cristallise face au monde occidental. Ce n’est pas une victoire du religieux, c’est l’échec du socialisme laïc au Proche-Orient, renforcé par la façon dont vous les Européens accueillez les travailleurs immigrés, dont les Américains mènent leur guerre en Irak, dont Israël traite les Palestiniens. C’est le fruit de conflits, pas d’une tendance historique naturelle. Regardez ce qui se passe en Algérie : la politique pourrie du FLN a fait naître l’islamisme, mais ce n’est pas une évolution en profondeur, l’Algérie ira vers la modernité. Le Hamas, de son côté, habillé de vêtements islamistes, n’a pas cessé d’être un mouvement nationaliste moderne.

Dans votre livre, vous détruisez les mythes fondateurs d’Israël - le peuple de l’exil qui revient sur sa terre. Mais par quoi les remplacez-vous pour légitimer l’existence de ce pays ?
On m’a récemment posé cette question à l’université palestinienne de Jérusalem. J’ai répondu de façon un peu dramatique que même un enfant né d’un acte de viol a le droit de vivre. La création d’Israël par des juifs dont beaucoup étaient des rescapés des camps d’extermination a été un acte de viol contre les populations arabes de Palestine. Il a fait naître la société israélienne qui vit déjà depuis soixante-dix ans, et qui a développé sa culture. On ne règle pas une tragédie en en créant une autre. Cet enfant a le droit d’exister. Sauf qu’il faut l’éduquer pour qu’il ne perpétue pas l’acte de son père. Il y a trente ans, je n’aurais peut-être pas tenu ce discours. Mais le monde arabe a reconnu Israël. L’OLP aussi, après la demi-victoire de l’Intifada. Donnons une chance au Hamas aussi. N’oublions pas, sans les excuser, que ceux qui tirent sur Ashkelon savent qu’elle a été construite sur le grand village arabe d’Al Majdal, d’où leurs pères ont été expulsés en 1950.

On est très loin de la politique israélienne…
Israël ne fera la paix que si l’on fait pression sur elle. Je souhaite, j’espère, je supplie, qu’Obama soit Carter et pas Clinton. Carter a forcé Israël à faire la paix avec l’Egypte, Clinton n’a pas forcé Israël à faire la paix avec les Palestiniens. Le risque est évidemment que Hillary Clinton, proche du lobby pro-israélien, prenne trop de place en politique étrangère. Mais je ne veux pas être fataliste. J’espère...

Propos recueillis par Vincent Remy Télérama n° 3081
A lire :  "Comment le peuple juif fut inventé" Ed. Fayard, 446 p., 23 €.

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01 février 2009

BHL, témoin inutile

La Justice a-t-elle vraiment besoin de Bernard-Henri Lévy ? Le sentiment de vérité et de justice aussi bien que l'institution judiciaire elle-même ? La question doit se poser puisque l'intellectuel préféré des médias, à la fois donneur de leçons, mondain et milliardaire, s'est multiplié à Lyon où il a été témoin - je corrige : Grand Témoin - dans le procès de presse intenté par la LICRA contre Siné et dans une affaire criminelle où il lui était demandé à toute force de convaincre que le crime était raciste. Dans cette double situation, BHL s'est employé à faire ce qu'on attendait de lui : utiliser son intelligence flamboyante, impérieuse et biaisée pour laisser croire qu'il était détenteur par essence du Vrai, du Juste et de l'Ethique, donc irréfutable ! J'espère qu'on saura lui résister.

Le singulier vaut pluriel
Les ministères publics apparemment n'ont pas succombé (Le Monde et Le Parisien) et la  cour d'assises du Rhône, avec son jury populaire, n'a pas été conquise non plus. Sur le débat ayant opposé Philippe Val à Siné et, avec le premier, tous les hémiplégiques de la liberté d'expression - ce qui est bon contre Mahomet n'est pas tolérable pour Jean Sarkozy -, je n'aurais rien désiré ajouter de plus que ce que j'avais déjà mentionné dans un billet sur Siné et Le Monde. Toutefois, comme Fernand Schir, le président du tribunal correctionnel de Lyon, a bien voulu à ce sujet faire part de mon opinion à BHL - j'estimais qu'on avait le droit de dénoncer un comportement singulier mais que l'offense plurielle et globale aurait, elle, pu caractériser le racisme ou l'antisémitisme - et que celui-ci a répliqué, je m'autorise un commentaire. D'abord je remercie mon collègue de m'avoir fait l'honneur, par son entremise, d'apporter la contradiction à BHL. Ensuite, si j'ai esquissé cette analyse, c'est avec la prudence et la retenue, le doute créatif qui doivent imprégner toute réflexion véritable dans le domaine si compliqué et incertain du droit de la presse. Il va de soi que je n'ai jamais eu l'outrecuidance, parce que précisément je connaissais la matière, d'émettre un avis péremptoire et indiscutable sur cette polémique concernant Siné. Il me semble toutefois que j'ai ouvert une piste sérieuse qui est de nature à favoriser la liberté d'expression. Aussi, quelle n'a pas été ma déception en lisant la réaction du philosophe qui s'est contenté avec assurance de signifier «qu'en cette matière le singulier vaut pluriel». Le tour est joué. Tout est dans tout, l'unique vaut le multiple et l'antisémitisme est partout. J'y reviendrai mais il m'apparaît que c'est déjà une offense au combat légitime contre ce fléau que cette désinvolture de la réponse, cette négligence hautaine dans l'argumentation.

Question de principe ou solidarité de potes ? 
Derrière cette intervention de BHL à la demande de la LICRA, je vois moins l'indignation de personnalités moralement affectées que la solidarité d'une confrérie de copains contre "un type" qu'ils n'aiment pas, Siné. Quel bonheur intellectuel j'ai savouré lorsque j'ai appris que notre collègue parquetier lyonnais avait requis la relaxe au bénéfice de Siné ! Je me suis senti confirmé dans mon éloge judiciaire de la province alors qu'à Paris, dans une instance opposant le même Siné à Claude Askolovitch qui l'avait traité  «d'antisémite», le ministère public n'a pas hésité à requérir, au nom de la liberté d'expression, la relaxe  du second  qui l'avait pourtant déniée au premier ! Je choisis la cohérence lyonnaise. En attendant le jugement.

Déni de Justice ?
L'irruption de BHL dans l'espace judiciaire n'était rien à côté de celle qu'il a opérée dans un débat criminel infiniment plus grave que les excellents articles de Patricia Jolly, dans Le Monde, nous ont permis de suivre et de comprendre. Il est vrai que BHL s'était déjà commis, dans une chronique du Point en date du 30 mars 2006, à dénoncer - comme s'il y était ! - le caractère xénophobe du crime. A l'audience, il a fait bien davantage. Contre beaucoup de témoignages, contre les dires de l'accusé lui-même, contre la vérité, pour lui déplaisante, d'un crime qui n'était pas raciste, il a proclamé le contraire au nom d'une argumentation perverse et grosse d'infinis dangers pour tous les innocents de la pensée. Comme l'a justement souligné l'avocat de l'accusé Garcia,  «cette terrible théorie venant tout droit de Saint-Germain-des-Prés» fait du silence une infraction. BHL, qui n'en était plus à une outrance près, a osé dire que le refus de reconnaître la nature raciste du crime constituerait  «un déni de justice ». Ainsi, le Grand Témoin s'étant prononcé, la cour d'assises n'avait qu'à humblement se soumettre à son diktat ! Heureusement, le procureur général Viout a mis la vérité au centre des débats et notre essayiste à sa place. En attendant l'arrêt de la cour d'assises. Que la LICRA, faisant racisme de toute parole et de tout écrit - il serait dramatique d'être en retard d'une indignation même si, avec cette précipitation, on détruit une liberté républicaine fondamentale - cite comme témoin BHL, c'est dans l'ordre préoccupant des choses. On ne sait jamais, ce que son argumentation ne démontrera pas, sa réputation peut-être l'établira. Mais que François Saint-Pierre, avocat de la partie civile dans le procès criminel, ait jugé utile de faire venir le philosophe au soutien de sa cause est beaucoup plus étonnant. Cela permet de conclure que même un très grand avocat n'est pas totalement libre dans cette terrible et éprouvante nasse qu'est la défense de partie civile. Que venait donc faire BHL dans cette galère ?

Vérité judaïque
Quel gain ce conseil brillant pouvait-il espérer de cette intrusion incongrue et de cette dénonciation accusatrice à proportion de l'ignorance de celui qui la proférait ? Car, enfin, que ce soit pour l'audience correctionnelle ou pour la cour d'assises, quelle compétence particulière avait ce Grand Témoin pour venir offrir ses prétendues lumières ? Il n'était pas juriste, n'avait nulle légitimité pour effectuer une analyse technique de l'écrit de Siné. Certes, comme il l'a dit lui-même, il  «pense»mais au risque de le désobliger, une multitude de penseurs, d'intelligences n'ont pas cru nécessaire, au nom de leur seule individualité d'être humain et de citoyen, de s'avancer dans la lumière  pour proclamer des certitudes aussi néfastes à la démocratie qu'à l'équité et à la justice. D'où viendrait alors à BHL cette audace de se croire sans cesse dépositaire de l'universel, mandaté en permanence pour arbitrer et proclamer en notre nom, fondé à décréter sans trembler un tel pur et tel autre raciste ou antisémite ? Faut-il aller jusqu'à cette interrogation risquée : parce que BHL est juif, il se déclarerait investi, bien plus que quiconque, de la mission de séparer le bon grain de l'ivraie et infiniment habile et avisé dans l'identification de l'un ou de l'autre ? On aboutirait ainsi à un privilège qui serait octroyé à un intellectuel non pas en raison de ce qu'il pense mais de ce qu'il est. Quelle dérive que cette présomption si elle existe !

Le silence est une infraction
Ainsi, pour BHL, on est raciste ou antisémite parce qu'on affirme qu'on ne l'est pas. En effet,  «le silence est une infraction». Qui ne voit l'impressionnant rouleau compresseur de la liberté qui risque de se mettre en branle ? Lorsque BHL répond à un journaliste, qui lui demande  «comment faire alors pour démontrer qu'on n'est pas raciste ou antisémite », que lui sait  «qui est raciste ou antisémite » et que les médias sont responsables de la vulgarité et de l'effervescence qui accompagnent ses interventions, il demeure avec complaisance dans le registre du totalitarisme personnel. Il impose, par décret, son autorité intellectuelle et espère qu'elle tiendra lieu de tout. Plus personne n'est à l'abri sur le plan du racisme et de l'antisémitisme puisque nous sommes tous coupables  de nous taire ou de nous exprimer. Faire silence sur le pire, c'est l'admettre. Dire, c'est forcément du racisme ou de l'antisémitisme. C'est Garcia l'accusé  ou Siné le polémiste honni. Notre juge, notre Grand Témoin, c'est BHL. Le monde ainsi est bien ordonné qui l'a offert à ceux qui errent dans le noir et qui n'ont plus qu'à s'en remettre à lui.

Peu de lucidité et tant d'ivresse
Il n'y a pas de quoi rire. Si le judiciaire semble s'être sorti à son avantage des avancées imprudentes de BHL, je suis stupéfié, en revanche, par la complaisance médiatique. Il est vrai qu'au sujet de BHL, on l'a souvent évoquée ; mais dans ces péripéties lyonnaises, elle atteint son comble. Des journaux les ont narrées sans insister mais pour décrire leur caractère à la fois ridicule et dangereux, personne ne s'est levé. Il fait peur apparemment. J'admets ses puissances secrètes, l'étendue de son emprise, les clientélismes qui s'abreuvent à sa source, son aura indéniable et inquiétante. Il n'y a pas qu'en économie que les  «maîtres du monde » sont à craindre. Il suffit de lire le récit de son cher ami Enthoven sur la vie festive et occulte de BHL et de son épouse à Tanger pour percevoir qu'on ne fait pas le poids, que les médias, pour la plupart, rampent parce qu'ils ne peuvent pas faire autrement. Pas tous les médias heureusement, mais si peu de lucidité pour tant d'ivresse. Un article à la fois informé et d'une pertinente distance critique de Fabrice Arfi dans Mediapart. Un billet percutant de Philippe Cohen dans Marianne 2 qui éclaire la contradiction entre le soutien à Salman Rushdie et la chasse à Siné. C'est tout. Je songe à Marguerite Duras qui, en dépit de son génie, ne s'était jamais vraiment remise de son  «forcément sublime» au sujet de Christine Villemin que son intuition erratique sentait coupable. Ce qu'elle a subi, le ridicule qui l'a atteinte, le discrédit dont elle a été victime, BHL, pour bien plus, en est toujours indemne. Pourquoi ?

BHL plus fort que les politiques
Je ne méconnais pas la difficulté du parler libre, du parler vrai. Une récente expérience télévisuelle m'a fait percevoir qu'on vous y incite mais à condition de demeurer dans les limites subtiles qu'on devrait savoir appréhender avec finesse. Et ce n'était pas mon cas. Dans les débats, il y a des participants  «plus égaux» que d'autres auxquels il convient de ne jamais toucher. J'imagine, devant la difficulté et le malaise d'un débat apparemment facile, spontané et sans entrave, les problèmes suscités par la mise en cause et la démythification d'une personnalité comme celle de BHL. Beaucoup plus dur que de sortir de la connivence politique. Je constate et je regrette. Pourquoi, tout de même, BHL demeure-t-il une référence même quand il se trompe, un exemple même quand il faillit, une omniprésence, même quand il lasse ou irrite ? La Justice va peut-être la première limiter un peu cet inexplicable état de grâce, cette propension à se croire partout nécessaire. Cette anomalie dans un monde qui prétend détester les idoles.

http://www.philippebilger.com/blog/

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24 janvier 2009

L'échec d'Israël

Au lendemain du retour du dernier soldat israélien de Gaza, nous pouvons définitivement dire qu’ils y étaient tous allés pour rien. Cette guerre est une défaite totale pour Israël. Et cela s’étend au-delà de la profonde faillite morale, qui est un problème grave en soi, mais confirme l’incapacité d’Israël à atteindre ses objectifs annoncés. En d’autres mots, le chagrin n’est pas complété par la défaite. Nous n’avons rien gagné dans cette guerre, si ce n’est des centaines de tombes, certaines très petites, des milliers de personnes mutilées, beaucoup de destruction et la détérioration de l’image d’Israël. Ce qui représentait une faillite dès le départ pour une poignée de gens, va peu à peu se révéler l’être effectivement à beaucoup d’autres, une fois que les trompettes de la victoire s’essouffleront.

L’objectif initial de la guerre était de faire cesser les tirs de roquettes Qassam. Ils n’ont pas cessé jusqu’au dernier jour de combat. Ils ont seulement pris fin après qu’un cessez-le-feu ait été arrangé. Les représentants du ministère de la Défense estiment que le Hamas possède toujours 1000 roquettes. Le deuxième objectif de la guerre : le démantèlement du trafic, n’a pas été rempli non plus. Le commandement du service de sécurité du Shin Bet pense que le trafic reprendra d’ici deux mois. La plus grande part du trafic qui se poursuit a uniquement pour but d’approvisionner en nourriture une population assiégée, pas d’acquérir des armes. Et même si l’on accepte l’argument du trafic d’armes, et ses exagérations, cette guerre a permis de prouver que seulement des armes rudimentaires et de pauvre qualité passaient par les tunnels entre Gaza et l’Egypte. La capacité d’Israël à remplir son troisième objectif est aussi douteuse. Dissuasion, mon œil. La force de dissuasion dont nous avons soi disant fait preuve lors de la seconde guerre du Liban n’a pas eu le moindre effet sur le Hamas, et celle de cette guerre n’est pas plus efficace : les tirs sporadiques de roquettes depuis la bande de Gaza ont continué ces derniers jours. Le quatrième objectif, qui lui, n’a toujours pas été avoué, n’a pas été atteint non plus. Les Forces de Défense Israéliennes n’ont pas restauré leurs capacités. Elles n’auraient pas pu, pas en mettant en place une pseudo-guerre contre une organisation misérable et mal équipée d’armes artisanales, et dont les combattants ont à peine relevé le combat.

Les descriptions héroïques et les poèmes de victoire à propos du “triomphe militaire” ne changeront pas la réalité. Les pilotes étaient en mission d’entraînement et les forces terrestres engagées dans des exercices de cohésion et de tirs. Que les différents généraux et les analystes qui ont pris part à l’opération la qualifient de « réussite militaire » est tout simplement ridicule. Si quelqu’un a été affaibli par cette guerre, c’est le Fatah, dont la fuite et l’abandon de Gaza prend maintenant une signification particulière. A la succession d’échecs qu’a été cette guerre, doit être ajoutée, évidemment, la faillite de la politique d’embargo. Nous avions déjà réalisé son inefficacité depuis un moment. Le monde l’a boycotté, Israël assiégeait et le Hamas dirigeait (et dirige toujours). Mais le bilan de cette guerre ne s’arrête pas, pour ce qui concerne Israël, au fait qu’aucun objectif n’ait été atteint. Elle va être un lourd fardeau, et pour quelques temps encore. Et quand on évalue la situation internationale d’Israël, nous ne devons pas nous laisser berner par la parade de soutien des leaders européens, venus pour une opération photos avec le premier ministre Ehud Olmert. Les agissements d’Israël ont infligé un coup dur au support de l’opinion publique à son égard. Même si cela ne se traduit pas toujours par une réaction diplomatique immédiate, les répercussions se feront sentir un jour. Le monde entier a vu les images. Elles ont choqué chaque être humain qui les a vues, même si elles n’ont pas ému la plupart des israéliens.
Nous n’avons pas affaibli le Hamas. La grande majorité de ses combattants n’a pas été blessée et le soutien populaire pour l’organisation a, en fait, augmenté. La guerre a intensifié leur esprit et leur capacité de résistance. Un pays qui a nourri une génération entière sur l’esprit de la résistance de la minorité contre la majorité devrait savoir cela maintenant. Il n’y avait aucun doute sur qui était le David et qui était le Goliath de cette guerre. La population de Gaza, qui a subi un coup sévère, ne va pas être plus modérée maintenant. Au contraire, le sentiment national va de plus en plus aller contre ceux qui ont asséné ce coup – l’Etat d’Israël. Exactement comme l’opinion publique israélienne penche à droite après chaque attaque contre nous, il va se passer la même chose à Gaza après l’attaque massive que nous avons lancée contre eux.
La conclusion est qu’Israël est un pays violent et dangereux, exempt de toute contrainte et ignorant manifestement les résolutions du Conseil de Sécurité des Nations Unies, en se moquant éperdument de la loi internationale. Les enquêtes sont en cours. Plus grave encore est l’impact que cela va avoir sur nos valeurs et fondements moraux. Cela viendra de questions difficiles concernant ce qu’ont fait les Forces de Défense Israéliennes à Gaza, qui arriveront, malgré l’écran de fumée jeté par les médias propagandistes. Qu’est-ce qui a été obtenu finalement ? Si cette guerre avait pour but de satisfaire des considérations de politique intérieure, l’opération a réussi au-delà de toutes espérances. Le président du Likoud, Benjamin Netanyahu, est de plus en plus haut dans les sondages. Et pourquoi ? Parce qu’on n’est jamais rassasiés de la guerre.

Gideon Levy, journaliste israélien

Je rajouterai juste une phrase de Raymond Aron : "Israël sait gagner les guerres, mais ne sait pas gagner la paix"

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22 janvier 2009

Siné et l'antisémitisme selon Askolovitch

En ce début d’après midi, la XVIIè chambre du Tribunal Correctionnel de Paris est pleine. Et les bancs des journalistes, à cause du souvenir des polémiques qu’avait suscitées l’affaire Siné cet été, à craquer. Siné, Catherine – sa compagne et maîtresse des rênes de leur journal – plus une belle brochette de l’équipe de Siné Hebdo sont au rendez-vous. Claude Askolovitch siège sur le banc des accusés, devant ses deux avocats, Patrick Klugman et Jean-Pierre Mignard. Le journaliste du JDD et d’Europe 1 va devoir répondre des propos qu’il a tenus à l’égard de Siné, début juillet.

 

Claude « m’a tuer »

Le 8 juillet 2008, à l’émission de Nicolas Poincaré sur RTL, Claude Askolovitch, alors journaliste au Nouvel Obs, s’insurge. Réagissant à une chronique de Siné publiée dans sa rubrique « Siné sème sa zone » sur Charlie Hebdo six jours plus tôt, il taxe l’article d’« antisémite, dans un journal qui ne l’est pas ». Car, explique Askolovitch, « Siné sous-entend que pour faire du chemin dans la vie, vaut mieux être juif. Et il y en a d’autres du même ordre dans la chronique ». Il indique ensuite que Philippe Val, le patron de Charlie, s’apprête à rédiger son édito, dans lequel il compte dire que Siné est une « ordure », qu’« il a dérapé totalement et qu’il devrait partir ». C’est sur ces trois points que le dessinateur attaque le journaliste, pour diffamation. Avant d’entamer les débats de fonds, les avocats de Siné, maîtres Thierry Lévy et Dominique Tricaud, demandent qu’un élément soit supprimé du dossier, la vieille et unique condamnation du dessinateur pour « incitation à la haine raciale », qui date de 1985. La demande essuie un froid refus. Mais après tout, quelle importance. Ce n’est pas le sens de l’article de Siné que le tribunal doit juger aujourd’hui, mais une intervention de Claude Askolovitch sur RTL. La chronique polémique devrait être examinée de plus près dans un autre procès, qui l’oppose à la Ligue internationale contre le racisme et l’antisémitisme (LICRA), mardi 27 janvier, à Lyon. Siné, de tous les combats pour les libertés, depuis la 2nde guerre mondiale et la guerre d’Algérie, est indigné par les accusations dont il fait l’objet. Et aurait préféré régler le préjudice par des moyens plus directs. C’est du moins ce qu’il lâche à la cour en arrivant à la barre : « Si Askolovitch avait été en direct, ce n’est pas un procès que je lui aurais fait. Je lui aurais mis un coup de boule ». Et il ajoute : « J’attaque quelqu’un qui s’est conduit comme un grossier personnage, et que j’ai envie de tuer ». La salle est pliée en quatre, mais Siné se reprend : « Dire j’ai envie de tuer, c’est peut-être un peu beaucoup, mais j’ai envie de faire du mal. » Avant d’expliquer que, depuis le début de l’affaire, il reçoit régulièrement des menaces de mort, et est parfois comparé à des gens d’extrême droite, comme Jean-Marie Lepen ou le négationniste Robert Faurisson. Des gens qu’il « hait ».

 

« Une banalisation de l’antisémitisme »

Pour sa défense, Claude Askolovitch rappelle qu’il n’a jamais traité Siné d’antisémite, et plaide avant tout la liberté d’expression. « Je pense que Siné est complètement libre de tenir des propos antisémites, et que je suis complètement libre de le dire ».
Il est soutenu par deux témoins. Le sociologue Michel Wieviorka qui, s’appuyant sur des textes antisémites d’ancêtres de gauche comme Jean Jaurès et Marx, et anars comme Proudhon, tente de démontrer qu’il existe un antisémitisme de gauche, auquel Siné ne serait pas étranger. Second témoin, Dominique Sopo, le président de SOS racisme. Peu convaincant, Siné étant l’un des parrains de l’association. Pour maître Thierry Lévy, les propos d’Askolovitch s’inscrivent dans la banalisation de l’antisémitisme. Si la chronique de Siné est antisémite, alors Siné est antisémite, les personnes qui le soutiennent, comme Christophe Alévêque, Guy Bedos, Frédéric Bonnaud, Rony Brauman, Cavanna, Daniel Mermet, Edgar Morin, Georges Moustaki, Michel Onfray, Michel Warschawski, etc. sont antisémites, ses lecteurs sont antisémites… Une banalisation grave, qui
« empêche de lutter efficacement contre le vrai antisémitisme », explique l’avocat, qui poursuit : « Monsieur Askolovitch, vous êtes un voleur de mémoire. En traitant Siné d’antisémite, c’est une insulte terrible que vous portez aux victimes de la Shoah ». Et Val dans tout cela ? Appelé comme témoin par Siné, il ne s’est pas présenté. La procureure, quant à elle, n’a pas vu de diffamation dans les propos du journaliste Claude Askolovitch, prononcés dans une émission de type « coup de gueule » et qui plus est en direct. Estimant que l’affaire relève du jugement de valeur et du débat d’idées, elle a requis la relaxe, expliquant que « la liberté d’expression doit rester notre principe, la liberté d’expression sans limites, pour reprendre l’expression de Siné ».

Anaëlle Verzeaux in Backchich.info

* * *

Pour que chacun puisse juger par lui-même, je mets l'article en question :

« Jean Sarkozy, digne fils de son paternel et déjà conseiller général de l’UMP, est sorti presque sous les applaudissements de son procès en correctionnelle pour délit de fuite en scooter. Le Parquet a même demandé sa relaxe ! Il faut dire que le plaignant est arabe ! Ce n’est pas tout : il vient de déclarer vouloir se convertir au judaïsme avant d’épouser sa fiancée, juive, et héritière des fondateurs de Darty. Il fera du chemin dans la vie, ce petit ! »

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16 janvier 2009

Crash aux USA : un porté disparu

diapo_crash10

Un vétéran de l’US Air Force se crashe sur Bush. Bilan : un mort politique. Comme si Bush était tombé dans un trou noir. Volatilisé. Hier, il y avait un pilote dans l’avion.

Le vol 1549 de l’US Airways - 150 passagers et 5 membres d’équipage – est sorti indemne d’une aventure qui aurait pu très mal finir. Exactement l’inverse du 43ème président des Etats-Unis qui la veille, mercredi 15 janvier, en était à ressasser ses vieilles antiennes : « Le Bien et le Mal sont présents en ce monde et entre les deux, il ne peut pas y avoir de compromis. ». Heureusement qu’hier, entre les deux, il y avait l’Hudson river. Hier, George W. Bush a salué «l'adresse et l'héroïsme de l'équipage» de l’Airbus A320. La veille, personne n’a salué l’adresse et l’héroïsme de l’équipe du 43ème président des Etats-Unis. Et pour cause. Hier, le pilote était aguerri, responsable et compétent. Tout pour devenir un héros national...
Tout le contraire de W. qui commence son mandat avec le crash le plus traumatisant de l’histoire des Etats-Unis et qui le termine sur un crash qui heureusement se termine bien. On pourrait penser que Bush a mal commencé et qu'il a bien fini. Mais en réalité, c’est Barack Obama qui commence bien son mandat présidentiel. Espérons qu’il le terminera aussi bien. En attendant, nous avons le plaisir de vous annoncer que le vol 1549 pour Charlotte (Caroline du Nord) a causé la mort politique du 43ème président des Etats-Unis.

Omnibuzz in Agoravox.fr

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