Séance 5

Déjà, très beau titre original, poétique et énigmatique, qui dit beaucoup de choses. Il y a Vénus, déesse de la beauté et de l'amour, qui brille plus que les autres et indique le nord, les autres font partie du même tout mais sont insignifiantes et suivent à la traine, pour toute éternité, mais sans exister pour ainsi dire, en tout cas uniquement parce qu'il y a l'étoile polaire qui les affole comme une boussole aimantée et les emmène avec elle dans sa destinée comme la queue d'une comète, la chevelure d'une femme.

Un beau titre en français n'aurait pas été de trop, "Les Etoiles pâles" ou "Les Etoiles vagues" aurait suffit, ou un "Poussières d'étoiles", "Cendres d'étoiles", bref, pas top le prénom féminin seul, même si tout tourne autour d'elle comme un soleil noir de la mélancolie.

Bon, ensuite c'est du Visconti, donc j'ai un a priori plutôt négatif, jamais été emballé par ses films, et celui-ci ne dérogera pas à la règle. Les postures souffreteuses, le tragique exacerbé, le désespoir comme unique lumière, c'était plutôt mon truc quand j'étais adolescent et que je découvrais le cinéma d'auteur (ou l'art en général), mais ça ne l'est plus du tout. Donc je n'ai pas trop aimé ce film, un inconfort permanent, difficile de prendre du plaisir devant le spectacle de cette déchéance annoncée.

Nous suivons donc un couple fraîchement marié qui vient passer quelques jours dans la maison de famille de la jeune femme, dans un village de Toscane isolé et abandonné, comme l'abbaye voisine, menacé par un volcan ( Sandra, comment on dit « cendres » en italien, y aurait-il un lien ? Je ne pense pas que ce soit gratuit et le fruit du hasard ) « Volterra est l'unique village condamné à mourir inexorablement de maladie ». Après le générique, on se croit d'ailleurs encore un peu dans « Il Sorpasso  » avec les plans depuis le bolide sur les passagers et les paysages ensoleillés, il y est même question d'une « nécropole étrusque », qui ici aura beaucoup plus de sens et d'importance, même si on ne verra que des tombes entreposées dans un musée. Puis on arrive dans la maison, accueillis par la vieille servante, et l'héroïne parcourt la vieille demeure déserte. Mais la comparaison s'arrête là, nous plongeons ensuite dans les tourments et la noirceur de cette femme et sa famille.

Dès la première scène on se doute qu'elle est malheureuse et tourmentée, un air de piano de César Franck la plongeant dans le plus profond désarroi, sourcils froncés, dans un des sempiternels zooms sur la jeune femme au visage fermé (telle une statue) dont va nous affubler Visconti, qui n'a que ce mouvement de caméra à son vocabulaire stylistique, et il n'y a rien qui m'insupporte davantage. Ah des zooms avant et des zooms arrière bien pourris, on va en manger, pour bien nous montrer la tristesse de la jeune demoiselle ou la surprise de tel autre individu. Mais jamais ça ne servira le film. Bon, voilà, c'est dit et redit.

Donc nous voici dans une vieille bâtisse à l'abandon, comme la ville, sombre, déserte, comme la jeune femme également « C'est une belle maison, tu lui ressembles – Je ne suis pas sûre que ce soit un compliment », remplie de souvenirs, de pièces renfermant le passé et ses secrets, qui sourdent en silence mais que tous veulent encore retenir avant l'implosion, laissant le mari étranger (américain, mais étranger à toute cette famille et à l'ambiance environnante, inconscient, insouciant, s'amusant de ce séjour, filmant sa femme, détaché de la souffrance qu'elle tâche de cacher mais qui explose intérieurement, le volcan est également en elle, ou peut-être menace t-il tous les membres de la famille, comme la mère devenue folle et le frère rongé par une passion qui le torture jusqu'au paroxysme) « Ce sont les pièces de ma mère, je te les ferai visiter demain ».

Au niveau du récit, on se doute très vite du lien qui unit Sandra (Claudia Cardinale, toute en beauté dénudée, un peu inutilement selon moi, les seins en avant, je ne pense pas qu'il fallait la montrer de la sorte mais soit, c'est Vénus, elle est belle et c'est à peu près tout, une femme belle et indécise, alors autant montrer ses formes) à son frère Gianni (Jean Sorel, une sorte d'Alain Delon de remplacement, celui-ci ayant peut-être refusé de remettre le couvert avec un réalisateur peut-être trop entreprenant, en tout cas on voit bien l'attirance du réalisateur pour son personnage masculin, sans doute davantage que son héroïne). Dès la scène où ils se retrouvent dans le jardin balayé par le vent du soir, devant la statue de leur père recouverte d'un linge blanc qui se détache de la nuit telle un fantôme, on sent toute la tendresse et l'amour incestueux qui les ronge (tout le long du film elle ne cesse de caresser tel ou tel objet dès qu'elle parle de lui, ou avec lui, son visage dans cette première scène, le fer forgé du lit, le mur de brique de la citerne). On comprend qu'il a menti pour ne pas assister à leur mariage, il y a bien une raison à ce subterfuge, et la subtilité n'étant pas de mise on se retrouve assaillis de signes.

De son côté, tous ses propos même les plus métaphoriques sont on ne peut plus implicites, comme autant de messages à la mer avant de sombrer, des appels au secours « Les mêmes passions débridées qui semblent impossibles vues de loin mais qui te sautent au visage même après une absence d'un siècle », « Tu veux que je te parle de son premier amour (donc de lui) ou de ses premiers amours ? », « C'est l'heureux mortel qui a épousé ma soeur », « « J'en ai assez de chauffer la chaise du marié ». Lorsque le mari lui demande s'il est déjà tombé amoureux, il répond « comme tout le monde » en jetant un brin d'herbe d'un geste désabusé en se levant comme pour changer de sujet (tiens, l'image d'après le mari se tient debout à un tout autre endroit, bon...)

Il y a cette ambiguïté de Sandra aussi. Que veut-elle vraiment, que cherche t-elle ? On ne sait jamais, elle est changeante. Oublier ce passé, le faire perdurer (elle dit au début vouloir revenir vivre ici), chasser son frère et son amour inconditionnel ou l'aimer encore ? (elle le regarde alors qu'elle embrasse son époux et cède à leurs anciens jeux amoureux en se rendant à son rendez-vous, on sent qu'elle le rejette autant qu'elle le désire). Ressent-elle des sentiments pour son mari ? On s'autorise à en douter, rien ne le laisse entrevoir, je pense que c'est un mariage qui la sécurise avant tout. Tout cela ne m'a pas paru très clair, je pense que c'est l'effet escompté, elle est perdue et ne sait pas très bien où elle en est, elle veut juste être heureuse malgré tout, et elle semble regretter d'avoir rompu avec son mari lorsqu'elle lit sa lettre. Toujours est-il que j'étais assez perplexe quant à ses décisions et la façon dont elle laisse faire les choses, comme j'ai l'impression qu'elle laisse son frère crever sans s'en soucier, elle ne pense même pas qu'il puisse en arriver là alors qu'elle vient de lui balancer « pour moi tu es déjà mort », je trouve ça étrange qu'elle soit aussi inconsciente après cela. Une belle femme qui cause la chute de tous ceux qui l'approche, c'est assez commun finalement, et si elles savaient comment mieux gérer cela on n'en serait pas là...

Il y a la relation incestueuse, mais on se doute aussi qu'un drame va advenir, j'ai cru qu'il se passerait au niveau de la falaise lorsqu'ils le montrent au début « attention, on peut facilement glisser », mais non, ce sera plus « intérieur ». On se demande juste qui ce dénouement tragique va concerner, et de quelle manière (au niveau de la réalisation, j'aurais fait un enchaînement plus marqué entre le linge qui recouvre le visage du frère et le drap qu'elle enlève pour découvrir la statue de son père - et aussi plus appuyé sur le livre qu'il brûle et les cendres qui en résultent)

J'ai bien aimé la scène des retrouvailles d'amants enfants dans la citerne (scène qui me fait penser à « Stalker »), avec ce plan final dans le reflet lorsqu'elle remonte l'escalier (une Vénus anadyomène peinte par les italiens, qui ressort de l'eau en quelque sorte) et qui zoome jusqu'à l'alliance qu'il a subtilisée à sa soeur (mais Visconti n'en fait plus rien après), où elle est coiffée à la façon des jeunes femmes romaines. On y voit que Gianni est resté un enfant, qu'il ne veut pas quitter ce monde merveilleux de son enfance avec sa soeur, de leur amour, de leur insouciance, il a écrit le roman de leur adolescence. Il n'existe que par la glorification de son passé avec elle. Il doit entretenir quelque chose de cela, le coeur de sa vie, par écrit, alors qu'elle n'a pas ce besoin, elle existe, belle et adorée, et cela lui suffit. Gianni exprime cette difficulté à vivre sa vie d'adulte, et montre d'ailleurs toute sa faiblesse d'enfant, sa lâcheté et sa peur qui resurgissent lorsque le mari l'apprend et le frappe dans une scène de bagarre ridicule.

Bon, ensuite, toute l'histoire du père juif (l'étoile de David au cou de Sandra), des recherches sur son passé, de sa dénonciation, de la commémoration, c'est traité un peu par-dessus la jambe et ça ne passionne jamais, pas plus que le devenir de la mère qui répète sans cesse son prélude de piano.

Voilà je crois que je n'ai plus rien à dire, ce n'était guère emballant même si ce style de cinéma aurait plutôt mes faveurs, mais pas avec ce film, inutilement pesant et glauque ( je pense et espère aimer bien davantage ses "Nuits Blanches" que je me réserve depuis des années et que je vais tâcher de voir sous peu, peut-être avec vous). Au niveau de la symbolique c'est intéressant, artistiquement et poétiquement, mais la réalisation est loupée, et surtout l'histoire est creuse et des plus anecdotique, c'est dommage.

9/20

(fautes du sous-titreur : "on s'est bien amusés", "tu t'es faite attendre", "tu m'as éviter", "voyages musicals", "un camps de concentration")