Je me permets de recopier ici l'analyse d'un album de la série Thorgal, "Au-delà des Ombres", par un autre scénariste, Didier Alcante.

Avant de parler de cet album, rappelons brièvement l’histoire du précédent, « La Galère noire », dont il est la suite directe.
Thorgal et Aaricia, enceinte, se sont installés dans une paisible communauté de paysans, et goûtent aux joies simples de cette nouvelle vie, loin du tumulte des vikings. Un soir, Thorgal repousse les avances de Shaniah, une adolescente tombée amoureuse de lui. Pour se venger, celle-ci lance alors une fausse accusation à son encontre, qui va avoir des conséquences désastreuses ! Elle entraîne en effet le massacre des habitants du village. Aaricia, plutôt que de se laisser prendre, a préféré s’enfoncer en mer et y a disparu, très probablement noyée. Outre Thorgal, il ne reste qu’une seule survivante, Shania elle-même, anéantie par sa responsabilité dans ce désastre… Fin de l’album.

60rosinski_au_dela_des_ombresVient alors « Au-delà des ombres », dont l’histoire débute quelques mois plus tard. Thorgal est devenu… l’ombre de lui-même, une épave humaine, muet, sale, hirsute, incapable de la moindre action, un mort-vivant. Shaniah est restée à ses côtés et veille sur lui. Ils vivent de mendicité et sont moqués, battus… Thorgal reprend espoir lorsqu’il apprend qu’Aaricia vit encore et qu’il existe un moyen de la sauver. Pour cela, il doit se rendre « au-delà du deuxième Monde » ! Accompagné de Shaniah, après bien des épreuves, il se retrouve face à la Mort elle-même, qui règne sur les destinées de l’Humanité toute entière. Dans une scène hallucinante, nous découvrons une espèce de gigantesque toile d’araignée cosmique, dont chaque fil représente une vie. La Mort tend alors un arc à Thorgal ; il lui suffit de tirer une unique flèche, dans n’importe quelle direction. Celle-ci tranchera alors fatalement un fil / une vie…et Aaricia sera ainsi sauvée ! Mais alors qu’il a tout surmonté jusque là, Thorgal ne peut se résoudre à ce dernier acte qui revient à sacrifier un innocent ! La Mort exulte, mais Shaniah arrache alors l’arc des mains de Thorgal et tire elle-même la flèche. Celle-ci coupe un fil, et aussitôt celui d’Aaricia reprend vigueur : elle est sauvée. Reste à Thorgal et Shaniah à regagner le Monde des Vivants. Ce ne sera cependant pas possible pour Shaniah car il s’avère que celle-ci a en effet tranché…sa propre vie ! Elle doit par conséquent rester dans le monde des morts, et c’est seul que Thorgal retournera dans le monde des Vivants…

Van Hamme délivre là un scénario passionnant d’une grande fluidité, parfaitement structuré avec des personnages entretenant des relations plus complexes qu’il n’y paraît (cfr ce magnifique moment, lorsque Thorgal embrasse Shaniah à la page 42). Les dessins ne sont évidemment pas en reste. Les décors défilent, tous plus réussis les uns que les autres : une ville glauque, un mégalithe, un marais, un jardin luxuriant, le « cosmos », une grotte. Rosinsky s’en donne à cœur joie ! Il y a beaucoup de planches mémorables dans cet album, par exemple le plongeon vertigineux dans le gouffre sans fond éclairé par l’arc-en-ciel (page 25). Ou encore la page 34, où l’on découvre ces effrayants anges aveugles dont les ailes aiguisées comme des rasoirs tranchent des vies au hasard… La séquence qui a particulièrement retenu mon attention est celle de la page 46, digne de figurer dans tous les manuels de bandes dessinées ! Analysons là en détail, elle le vaut bien !

Case 1 - Thorgal et Shaniah sont face à face, mais une « grille » de stalactites/stalagmites les sépare irrémédiablement. Thorgal est du côté des vivants, Shaniah reste prisonnière du monde des morts. Thorgal comprend avec stupéfaction qu’en tirant la flèche, la jeune femme a tranché sa propre vie ! Shaniah, elle, est résignée et ne semble pas surprise. Connaissait-elle la portée de son acte ? Elle répond en tous cas calmement « Pouvait-il en être autrement ? Une vie pour une vie, Thorgal, c’est la loi éternelle ». Shaniah se meurt et cela est représenté symboliquement par la perte progressive des couleurs (c’est rare d’utiliser les couleurs à des fins narratives). Sur cette case, le rouge de sa robe a pâlit et sa peau est déjà toute blanche…
Case 2 - Gros plan sur Shaniah. Seules ses taches de rousseur sont encore colorées, nous rappelant une dernière fois sa jeunesse et rendant par là-même son sort encore plus dur. Elle l’accepte, pourtant : « Et c’est très bien ainsi. Aaricia est vivante. Pour quoi, pour qui aurais-je pu vivre encore ? »
Case 3 - Thorgal tente encore de briser la « grille », en vain. « Mais tu avais racheté ta faute, Shaniah ! Je t’avais pardonnée ! ». Shaniah, totalement blanche à présent, est tristement lucide : « Pardonnée, oui, mais pas aimée… »
Case 4 - Dans la case centrale, Shaniah se transforme en ombre. Elle est morte. Tout est consommé. La composition graphique est claire : les stalactites et stalagmites figurent des crocs qui se referment sur elle. Elle baisse les yeux : « Tandis que moi, je t’aimais Thorgal. Je t’aimais… »
Case 5 - Gros plan sur Shaniah, qui relève les yeux vers nous. Un magnifique visage d’adolescente. Un regard d’une infinie tristesse. Une larme coule. Elle termine sa phrase, lourde de sens : « …à en mourir. » Un dialogue simple, direct, fort, qui parle droit au coeur… Une des cases les plus émouvantes de l’histoire de la Bande Dessinée. J’avoue : elle m’a arraché une larme et me fait toujours son effet…
Case 6 - Shaniah s’éloigne en faisant un dernier signe d’adieu. On la distingue à peine. Une ombre dans l’ombre… Thorgal crie une dernière fois son nom…
Case 7 - Thorgal est effondré. Shaniah s’est transformée en papillon blanc et vole vers le néant… Notons la très belle composition des cases 2, 5, et 7, de tailles identiques, superposées l’une à l’autre, et reprenant les trois « états » de Shaniah : vivante, ombre, transformée en papillon.
Cette planche marque également la fin de la transformation tant de Thorgal que de Shaniah. Au début de l’histoire, l’amour que portait Shaniah à Thorgal était immature et égoïste. Comme quelqu’un le lui fait remarquer à la page 13, elle réagit comme si elle voulait qu’il soit impossible de sortir Thorgal de sa torpeur morbide. Car ainsi, au moins, il « n’appartiendrait » qu’à elle. A la page 47, la métamorphose est totale. Shaniah s’est sacrifiée pour que vive Thorgal. L’amour qu’elle lui porte a grandi et muri, tout comme elle. Cela permet à Thorgal de renaître à la vie, comme cela est d’ailleurs représenté symboliquement à la page suivante, où Thorgal est « accouché » et sort du ventre de la Terre… Il peut s’en aller vivre de nouvelles aventures. Mais il n’oubliera jamais Shaniah. Et moi non plus !
En revisitant le mythe grec d’Orphée et Eurydice, Van Hamme et Rosinski nous ont offert un album somptueux, qui mérite sans aucun doute les qualificatifs de « chef d’œuvre » et de « classique ». Bravo Messieurs, et merci !