Un 21 avril bis, c’est la crainte que fait courir la bonne santé sondagière de Marine Le Pen. Mais qu’est-ce que la gauche avance comme solution pour s’opposer à une telle perspective? Des appels utopistes à une candidature unique de la gauche pour les uns. Un matraquage sur le thème du vote utile pour les autres. Follement original! Idéologiquement vivifiant! Et redoutablement efficace…

Ce ne sont que des sondages. Certes. Et réalisés à plus de 450 jours du premier tour de la présidentielle de 2012. Re-certes. Mais ils inquiètent. Car malgré ces « certes » et ces « re-certes », Marine Le Pen fait… recette. Dans les enquêtes d’opinion, la « fille de » tutoie le score qui avait permis à son Jean-Marie de père de se maintenir au second tour de l’élection de 2002. Dans un sondage CSA  pour Marianne, la nouvelle présidente du Front est créditée de 17% à 18%. Une étude BVA  pour le numéro de L’Express de cette semaine la donne au même niveau : 17% et ce, quel que soit le chef de file socialiste. Le spectre d’un 21 avril plane donc de nouveau. Un 21 avril « à l’envers », comme le répète Marine Le Pen depuis de long mois, ou à l’endroit. Comprendre : au détriment de la droite ou de la gauche. Alors que du côté de l’UMP, il a été décidé de réagir vite (un peu trop vite même, puisque le groupe de travail chargé de cette question ne se donne que deux semaines pour formuler une réplique !), la gauche, elle, semble dans l’embarras le plus total. L’inquiétude est là, mais aucune ligne directrice ne se dégage pour contrer « la peste blonde » comme la nomme le mensuel Causeur.  Pourquoi y réfléchir d’ailleurs puisque « DSK notre sauveur » riche de ses intentions de vote sur-vitaminées éliminerait de facto un pareil scénario ! Mais s’il n’allait pas au combat présidentiel ? Ou s'il redescendait tout simplement à des niveaux plus raisonnables dans les sondages dès ses premières prises de parole ? Aubry, elle, est par exemple créditée régulièrement de 22% à 23% d'intentions de vote au premier tour, 5 à 6 points seulement au-dessus de Marine Le Pen... Une réalité qu'au PS, on semble ne pas vouloir voir trop occupés que sont ses dirigeants à parier sur une envie d'alternance à Sarkozy qui leur serait forcément favorable.

Mais certaines personnalités commencent tout de même à évoquer ce qu’ils estiment être une solution ou plutôt LA solution magique pour repousser Marine Le Pen : la candidature unique à gauche ! Aux oubliettes le multipartisme, presque fini aussi le bipartisme à l’anglo-saxonne, bienvenue à ce que l’on pourrait appeler le tripartisme triomphant du péril frontiste. En catch, cette prise dont rêvent de nombreux responsables socialistes pourrait s’appeler le coup de la « triangulaire à la jugulaire». Plus efficace que celui du marteau-pilon ou bien le saut de la troisième corde : une gauche regroupée en rangs serrés et bien disciplinés derrière le candidat PS (évidemment) face à une UMP affaiblie par le FN. Une tactique très mitterrandienne en somme. Follement originale ! Et idéologiquement vivifiante… Mais le premier à avoir imaginé un tel scénario pour 2012 n’est pas socialiste. Il s’agit de Daniel Cohn-Bendit.  Chez lui, c’est une idée ancienne, il faut bien l’avouer. Et qu'il partage avec son frère Gabriel. La montée du phénomène Marine Le Pen lui permet simplement de la ressortir de ses cartons. Même s'il continue à soutenir Eva Joly, l’eurodéputé revient donc en douzième semaine avec cette envie de ne présenter aucun candidat écologiste à la présidentielle en l’échange de quelques circonscriptions octroyées par le PS aux législatives qui suivront. Une manière, selon lui, d’offrir aux écologistes un groupe à l’Assemblée. Mais cette solution n’a jamais séduit les cadres d’Europe écologie – Les Verts. L’avion Joly a beau faire du rase-motte  (1), l’hélicoptère Hulot, lui, a beau avoir du mal à s’élever (2), cette idée ne passe pas plus aujourd’hui auprès des dirigeants d’EELV qu’hier : ils ne voient tout simplement pas comment leur formation pourrait se passer de la visibilité qu’offre une élection présidentielle. Et Cohn-Bendit a considérablement perdu de son influence sur le rassemblement qu’il a pourtant créé…   

François Hollande, l’outsider  socialiste du moment, a repris à son compte cette idée. Pourquoi se priver ? Dany, lui-même, a osé ! Pour faire court : il y aurait donc selon l’ancien Premier secrétaire PS déjà trop de candidats, alors à quoi bon présenter une candidature écologiste. En définitive, Hollande joue la carte du vote très très utile avant même que ne débute la campagne. Comme le député strauss-kahnien de Paris, Jean-Christophe Cambadélis,  le faisait il y a encore quelques jours dans les colonnes de Libération, regrettant pêle-mêle les candidatures Joly et Mélenchon. Lui n’évoque même pas le danger Marine Le Pen. La floraison des candidats de gauche et leurs discours souvent offensifs à l’égard du PS risquent, explique-t-il, de reconduire Nicolas Sarkozy à l’Elysée pour cinq années supplémentaires. De quoi exaspérer le patron du Parti de gauche qui se plaint que le « vote utile » soit devenu un « horizon indépassable » pour ses anciens petits camarades et « une machine à abrutir » le peuple de gauche dans son ensemble. 


Avec le péril Le Pen qui pointe son nez, il faut donc comprendre que tous les candidats de gauche pour la présidentielle de 2012 hors PS seront traités par les socialistes comme Chevènement en 2002, des agents diviseurs de voix en puissance. Sans jamais s’interroger sur la faiblesse de leur propre discours. Sans jamais reconnaître ou si peu (3) que si Marine Le Pen a choisi de faire son beurre sur la République et la laïcité (une posture ?), c’est en partie parce que ces thématiques-là ont été délaissées. Sans jamais, également, proposer un cadre programmatique à un rassemblement de toute la gauche derrière un seul et même candidat. Après tout, la République, la laïcité, c’est ringard. Comme les idées. Ça ne sert à rien. Si une élection se gagnait avec des idées, ça se saurait... Mais il faut le reconnaître : les autres organisations politiques de gauche ne font pas beaucoup plus ce travail-là. Tout juste commence-t-on à entendre que le débat idées contre idées avec la présidente du FN ne serait peut-être pas une mauvaise... idée justement. Mélenchon, qui s'est toujours dit favorable à une interdiction du Front, affirme par exemple vouloir désormais imaginer une nouvelle « forme de confrontation ».  Le patron du PG considère en effet que « le discours moralisant » et « sociétal » qui a été opposé au FN jusqu'à aujourd'hui par ses adversaires a été « sans effet » et « n'a fait qu'empirer les choses ». 

Du côté du PS, il en est quand même aussi quelques-uns pour croire encore en la force des idées pour rassembler. Depuis de longs mois maintenant, les anciens ministres Marie-Noëlle Lienemann et Paul Quilès proposent aux différentes formations de discuter d’une « plateforme commune ». Ils espéraient que la direction du PS leur fasse un bilan de « l’action entreprise et des contacts réalisés » avec les organisations « amis » du PS. A la mi-janvier, ils attendent toujours. Mais Paul Quilès se veut confiant et explique « ne pas exclure qu’une discussion ait lieu avant la fin du mois » avec Martine Aubry sur ce sujet. C’est pourtant la même Martine Aubry qui souhaitait en 2009, au lendemain du cuisant échec du PS aux européennes, construire avec ses « alliés » une « maison commune ». Il est loin ce temps-là. Et il est sans doute aujourd’hui beaucoup trop tard pour parvenir à renouer le fil. Reste donc aujourd’hui une gauche qui apparaît coincée impasse Marine Le Pen. La « maison commune » n’est pas sortie de terre et les socialistes n’ont plus qu’à regretter que les autres organisations politiques de gauche aient décidé de construire leur propre maisonnette. En attendant, le FN, lui, coule tranquillement le béton de ses fondations sans que l’on sache quelle hauteur finale atteindra le bâtiment. Rassurant…

Gérald Andrieu, in Marianne2.fr

(1) 4% d’intentions de vote selon notre enquête CSA,  5% à 6% d’après BVA. 
(2) 6% d’intentions de vote selon l’Ifop pour Sud-Ouest  malgré une côte de popularité florissante. 
(3) Lire notamment l’article « C'est pas moi, c'est l'autre » dans le numéro 717 de Marianne  paru ce samedi : « Ils n'ont cessé de faire le jeu du FN... Accusés, levez-vous ! »