"Monsieur le Premier Ministre,

Le Président de la République, en visite officielle en Tunisie, a déclaré lors d'un dîner offert par le Président Ben Ali, que « Aujourd'hui, l'espace des libertés progresse en Tunisie ». Monsieur le Premier Ministre, la Tunisie est un pays ami, dont le bilan économique est l'un des plus brillants parmi les pays du Maghreb: sa classe moyenne se développe, elle lutte avec efficacité contre la grande pauvreté, le statut de la femme est en progrès, son taux de croissance est solide. Ces aspects sont positifs, incontestablement.

Mais comment peut-on affirmer décemment que « l'espace des libertés » progresse en Tunisie, alors que depuis vingt ans, le régime est régulièrement épinglé par les ONG pour ses violations des droits de l'homme, alors que des actes de torture ont été récemment dénoncés par les Nations-Unies, alors que les militants des droits de l’homme sont traqués, alors que la censure règne en maitre, alors qu'une mission de la Fédération internationale des droits de l'homme a été interdite d'entrée dans Tunis pas plus tard que la semaine dernière, alors que les opposants politiques sont bâillonnés pour installer une Présidence à vie avec des résultats électoraux hallucinants? C'est une contre-vérité absolue! 

Pourquoi cette trahison des démocrates tunisiens? Pourquoi le Président en a-t-il rajouté? Personne ici n'est surpris: en réalité, après la consternante visite du colonel Kadhafi, reçu en grande pompe à Paris, après les félicitations à Vladimir Poutine pour sa victoire lors d'élections législatives ni libres, ni justes, après les molles prises de position à propos des violations des droits de l'homme en Chine et la répression au Tibet, il n'y a plus là une erreur de début de mandat, il n'y a plus un tâtonnement, mais bien une démarche volontaire, délibérée, consentie en tout cas, d'ignorer superbement la question des droits de l'homme dans nos relations avec les pays étrangers. Celui qui avait critiqué la real politik, promis une politique des droits de l'homme, affirmé « Il n'y a pas de politique étrangère sans morale » est loin, très loin aujourd'hui, des promesses qu'il avait faites.

Ma question est simple, Monsieur le Premier Ministre: Croyez-vous vraiment que « l'espace des libertés » progresse en Tunisie? N'est-il pas au contraire de votre devoir de dire la vérité, de dénoncer, contrairement à la complaisance du Président de la République, les violations quotidiennes des droits de l'homme en Tunisie et dans le monde? C'est ainsi, et seulement ainsi, que la France serait elle-même et qu'elle serait à nouveau écoutée."